A. Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité, 1750-1850, Fayard, 2014.

La célébrité constitue désormais un champ de recherches à part entière. Soulignons seulement, comme jalon de cette légitimité acquise non sans difficulté, le lancement de la revue Celebrity Studies en 2010, qui met à contribution un large éventail de disciplines. Leur horizon commun consiste à dé-familiariser un phénomène plus prégnant que jamais, mais trop souvent marqué par l’évidence tant il est imbriqué aux organisations sociales et aux idéologies dominantes.

La part qu’a prise la discipline historique à ce programme général est cependant restée limitée. Réagissant notamment aux effets inédits de la télévision, les premiers travaux sur la célébrité en ont encouragé une conceptualisation en lien avec les technologies audiovisuelles du XXe siècle, occultant par la même occasion ses manifestations antérieures. À l’autre extrémité du spectre, un travail de synthèse comme celui de Leo Braudy postule l’existence d’un désir universel de renommée modulé par les différentes configurations culturelles de l’Antiquité à nos jours. Cette optique tend quant à elle à masquer la spécificité de la célébrité, notion en soi moderne, face à d’autres formes de notoriété. C’est dire, au-delà de ces insuffisances, que toute théorie de la célébrité engage une compréhension historique du phénomène, et qu’à ce titre, l’éclairage de l’historien se révèle non seulement pertinent, mais crucial.

On est alors à même d’apprécier l’importance de l’ouvrage d’Antoine Lilti, que l’on peut considérer comme la première étude à articuler une explication historique d’ensemble quant à l’avènement de la culture de la célébrité. Lilti aborde ainsi de front, mais non sans précautions, l’épineuse problématique des origines. Se gardant de resserrer la focale autour d’un point de rupture unilatéral ou d’une figure fondatrice, il cerne une période de cent ans, de 1750 à 1850, aux cours de laquelle se mettent en place les dispositifs matériels, sociaux et conceptuels de la célébrité. À la suite des propositions de Tom Mole et des études romantiques anglaises, Lilti loge la célébrité dans la constellation de mutations associées à la modernité, l’arrimant en particulier au développement des communications à distance ainsi qu’à une conception de l’individualité axée sur l’authenticité. Il en établit cependant la périodisation et l’espace de manière à restituer la place du Paris des Lumières en tant que foyer de la célébrité, aux côtés de Londres, dont la centralité a déjà été soulignée. Sans supposer un développement linéaire, Lilti insiste sur les continuités qui, par-delà la Révolution, consolident la célébrité en tant que forme spécifique de reconnaissance publique, et lui fait gagner de nouveaux territoires culturels (par exemple la musique) et géographiques (les États-Unis). Ce n’est que vers le milieu du XIXe siècle que la célébrité se transformera significativement avec l’apparition de la culture de masse.

En amont de cette enquête se pose une question primordiale : qu’est-ce que la célébrité? Lilti rapporte son objet à trois dimensions essentielles. 1) La célébrité est un phénomène médiatique. Elle procède d’une forme de communication unidirectionnelle, la publicité, qui expose un individu vivant à un large public, dans le temps court de l’actualité. 2) La célébrité relève d’une dynamique affective. Elle s’alimente de la curiosité envers la vie privée des personnalités, allant dans certains cas jusqu’à développer un rapport empathique, voire un désir d’intimité avec elles. 3) La célébrité constitue une valeur autonome, mais instable. Elle produit un type de distinction fondée sur l’individualité et la capacité à capter l’attention, indépendamment d’autres systèmes normatifs comme le rang social ou les critères de mérite en vigueur dans différents domaines d’activités. Contrairement à la gloire, qui a force de légitimation, la célébrité s’avère, dans son principe même, ambivalente et toujours contestée.

Doté d’une définition claire, Lilti emploie la célébrité comme un outil d’analyse lui permettant de révéler et de qualifier des mécanismes spécifiques de notoriété. Une partie de la démonstration repose sur une distribution de cas, de Benjamin Franklin à Franz Liszt, qui sont autant de variations sur la célébrité-type. Synthétisant les éléments pertinents d’une historiographie riche mais fragmentée en travaux sur des figures singulières, Lilti réinterprète également sous un nouvel éclairage des épisodes ou des textes clés. Par exemple, le « triomphe » de Voltaire à la Comédie-Française en 1778 suscite les commentaires polarisés symptomatiques de la célébrité, qui viennent complexifier la vision qu’en a laissé la postérité dans le récit du « sacre de l’écrivain » (chapitre 1).

Bien qu’ils présentent des similitudes frappantes avec les manifestations actuelles de la célébrité, ces cas exemplaires s’inscrivent dans un contexte de genèse qui prescrit une approche généalogique. L’usage du mot célébrité s’affirme en effet au XVIIIe siècle pour désigner un phénomène d’opinion distinct de la réputation, de la renommée ou de la gloire, et que de fins observateurs comme Duclos, Johnson et Chamfort s’efforceront de décrire avec les notions à leur disposition (chapitre 4). C’est une véritable topique qui s’élabore, réactivant constamment la tension structurante entre la recherche de la célébrité, nouvelle forme du succès, et le rejet d’une posture controversée et d’une expérience aliénante. Considérant la célébrité autant comme un cadre conceptuel qu’un objet constitué historiquement, Lilti développe une histoire culturelle attentive à restituer des pratiques et à déconstruire les discours qui leur ont donné sens – discours dont nous sommes encore largement tributaires aujourd’hui.

Sans hiérarchiser explicitement les facteurs de l’émergence de la culture de la célébrité, Lilti l’ancre de façon concrète dans ce qu’il qualifie de révolution médiatique (chapitre 3). Par là, il désigne moins l’expansion des médias sous l’effet combiné des techniques de reproduction des images, de la commercialisation de l’imprimé et de l’alphabétisation, que les transformations culturelles qu’elle propulse : développement d’une culture visuelle marquée par l’engouement pour le portrait (peintures, estampes, figurines, bustes…) et prolifération des écrits de la vie privée (journaux, biographies, nécrologies…). Ces différentes médiations de l’individualité participent à la démocratisation de l’espace public en traitant sur le même plan, personnel, la reine et l’actrice. Surtout, ils contribuent à l’invention du privé comme locus privilégié de l’expression d’un moi authentique, en revers d’une conception du public redéfinie du côté de la performance, de l’image. La médiatisation n’est donc pas que fonctionnelle, mais s’avère indissociable de la transition épistémologique par laquelle se forme la subjectivité moderne.

Le milieu des spectacles (chapitre 2) constitue une matrice importante de ce dispositif, notamment parce qu’il exacerbe le jeu d’associations et de contraste entre le personnage public et l’identité réelle. Donnant lieu au dévoilement des « coulisses », il revêt une connotation scandaleuse qui en fera une référence pour penser les aspects les plus sexualisés et commerciaux de la célébrité. Les comédien-ne-s et leurs publics sont en effet parmi les premiers à expérimenter les effets paradoxaux de l’entrée dans l’ère médiatique. Les Siddons et les Talma deviendront la cible non seulement de la scrutation publique, mais des attitudes parfois déroutantes des « fans », dont les lettres et les visites à la personne célèbre expriment un désir d’intimité dépassant largement l’admiration. Le paradoxe réside d’une part, dans la condition d’isolement au cœur même de l’attention, d’autre part, dans la force affective d’un rapport perçu comme personnel et privilégié, alors même qu’il est construit par des médiations impersonnelles et partagé simultanément dans le public.

Jean-Jacques Rousseau s’impose comme un cas à la fois exemplaire et liminal de ces ambivalences (chapitre 5). Sa trajectoire recouvre les différents aspects de la célébrité, qu’il entretient d’abord en polémiste, puis fuit en paranoïaque, la vivant au final comme une douloureuse dépossession de soi. La célébrité se replie alors dans l’œuvre sous la forme d’une quête d’authenticité vouée à l’échec. La Nouvelle-Héloïse, les Confessions, et Rousseau juge de Jean-Jacques constituent autant d’expérimentations narratives pour faire sens de la posture publique et auctoriale de Rousseau dans les conditions d’une culture de la célébrité. Sous cet angle, la lecture rousseauiste constitue la dimension proprement littéraire d’un rapport qui se veut empathique et immédiat entre l’auteur célèbre et son public. Incarnant une subjectivité nouvelle, Rousseau a prospecté les enjeux de l’écriture de l’intime pour devenir une figure archétypale de la célébrité, dont on trouvera des échos jusque dans le Mémorial de l’Île de Sainte-Hélène et les Mémoires d’outre-tombe.

Si Lilti voit dans Napoléon Bonaparte le premier homme célèbre au pouvoir, les ressors médiatiques et affectifs de la célébrité avaient déjà contribué à transformer la vie politique à la fin de l’Ancien Régime (chapitre 6). Avec Marie-Antoinette, Lilti suggère que l’érosion du prestige royal repose sur la publicité de la « vie privée » cultivée par la reine, à l’encontre du caractère entièrement public de la représentation monarchique. La popularité des hommes politiques comme Mirabeau et Washington, véritable pouvoir en régime démocratique, s’appuiera également sur les mécanismes de la célébrité, dimension intrinsèque de la spectacularité politique moderne. Les révolutions démocratiques constituent en ce sens la dernière articulation historique de la célébrité avant qu’elle ne prenne racine avec le développement l’industrie culturelle, dont l’entrepreneur américain P. T. Barnum demeure emblématique, et ne trouve sa pleine expression dans la figure de l’artiste romantique, telle Byron ou Chateaubriand (chapitre 7).

La grande force de Figures publiques est de proposer un cadre conceptuel précis et des repères historiques convaincants qui permettront aux historiens de travailler de manière plus rigoureuse avec la notion de célébrité. Plus largement, il touche à un point névralgique des discours actuels sur la célébrité, qu’a encapsulé Daniel Boorstin dans une formule maintenant canonique : « une célébrité est une personne renommée pour sa renommée ». En soulignant le caractère tautologique de la célébrité et le nivellement des valeurs qu’elle opère, Lilti ne veut pas accuser sa vacuité dans la foulée d’une tradition critique marquée par les analyses de l’école de Francfort, de Richard Sennett et de Guy Debord. Cette dernière a pu idéaliser l’espace public des Lumières comme un processus de jugement rationnel apte à distinguer publiquement le mérite. Dans la mouvance post-habermasienne, Lilti fait de la célébrité un argument éloquent en faveur d’une théorie médiatique du public, qui insiste sur les émotions qui l’irriguent et la conscience d’un partage simultané des mêmes intérêts. Aussi, le récit normatif par lequel la célébrité constituerait une dérive des sociétés médiatiques ne passe pas l’épreuve de l’analyse historique, qui montre au contraire que la célébrité en manifeste dès leur naissance les effets ambivalents.

 

Marie-Ève Beausoleil, Département d’histoire, Université de Montréal

 

1.   Su Holmes et Sean Redmond, « A Journal in Celebrity Studies », Celebrity Studies, vol. 1, no. 1 (2010), p. 1-10.

2.  Leo Braudy, The Frenzy of Renown: Fame & Its History, Oxford & New York, Oxford University Press, 1986. Dans une veine similaire, on retrouve l’ouvrage plus récent de Georges Minois, Histoire de la célébrité : les trompettes de la renommée, Paris, Perrin, 2012.

3.  À l’exception peut-être de l’essai, quoique plus fragmentaire, de Fred Inglis, A Short History of Celebrity, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2010.

4.  Tom Mole, Byron’s Romantic Celebrity: Industrial Culture and the Hermeneutic of Intimacy, Basingstoke & New York, Palgrave Macmillan, 2007; Tom Mole (éd.), Romanticism and Celebrity Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.

5.  Daniel J. Boorstin, Le triomphe de l’image : une histoire des pseudo-événements en Amérique [traduction et présentation de Mark Fortier], Montréal, Lux Éditeur, 2012 [1961], p. 94.

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