Isabelle Foucher, Vincent Denis et Vincent Milliot (dir.),
La police des Lumières. Ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle,
Paris, Gallimard/Archives nationales, 2020.

Isabelle Foucher, Vincent Denis et Vincent Milliot (dir.),
La police des Lumières. Ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle,
Paris, Gallimard/Archives nationales, 2020.

Le 18 septembre 2020 les Archives nationales de France ouvraient leurs portes au public pour l’exposition La police des Lumières. Ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle, tenue dans les salles de l’Hôtel de Soubise. Initialement programmée du 11 mars au 30 juin 2020, l’exposition a subi les conséquences de la crise sanitaire : après un report, des fermetures et une réouverture, l’exposition fut finalement démontée le 18 janvier 2021. Les trois co-commissaires, Isabelle Foucher, chargée d’études documentaires aux Archives nationales et responsable du fonds du Châtelet de Paris, Vincent Denis, maître de conférences HDR en histoire moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Vincent Milliot, professeur d’histoire moderne à l’Université Paris VIII : ont mis sur pied une exposition d’une très grande richesse. Mettant en valeur près de 200 documents d’archives, tableaux et objets issus principalement du fonds du Châtelet de Paris et de la bibliothèque de l’Arsenal, cette exposition s’est voulu une illustration de la rencontre entre la police et les Lumières et précise les multiples tâches dévolues à la police d’Ancien Régime. Partenaire de cette exposition, le Groupe de recherche en histoire des sociabilités y a contribué en fournissant les cartes réalisées par Julien Puget, professeur associé à l’UQAM et responsable du service de cartographie historique du GRHS.

Photos de l’exposition __
Des cartes de l’exposition __

À travers un parcours rappelant les rues des villes modernes européennes, ponctué de bulles sonores, de conférences d’historiens spécialistes de la ville de Paris et de deux fresques sonores  réalisées par l’archéologue du son Mylène Pardoen, le visiteur s’arrête à différentes stations.

Chacune présente et expose un champ d’action de la police : l’approvisionnement en vivres, la réglementation du monde du travail, la surveillance et l’enregistrement des étrangers, la censure des écrits jugés séditieux, l’organisation de l’espace, la prévention des catastrophes, le respect des mœurs, le contrôle des jeux de hasard, l’enfermement, etc. La magnifique scénographie plonge le visiteur au cœur du tourbillon des activités citadines, des périls urbains et des destins tragiques. Au fil de l’exposition, le visiteur est accompagné par des citations du célèbre Tableau de Paris (1781-1788) de Louis-Sébastien Mercier, observateur et moraliste du XVIIIe siècle. Comme un guide dans les dédales des rues et des places, Mercier offre ses réflexions sur la police de son temps et suggère les relations complexes qu’elle développe avec les Parisiens. Des perles d’archives et des objets captivants sont présentés au public, comme le masque mortuaire du célèbre voleur Cartouche, le procès-verbal de police sur le vol de chemises commis chez Jean-Jacques Rousseau ou encore une plainte du marquis de Sade contre son transfert à Charenton. Ne s’intéressant pas uniquement aux personnages célèbres, l’exposition nous plonge dans le vécu des hommes et des femmes ordinaires qui se sont frottés aux agents subalternes de la police et qui ont connu les peines de l’enfermement. Au XVIIIe siècle, c’est près de 10 000 personnes sur une population d’environ 700 000 habitants qui sont enfermées dans les différents hôpitaux généraux de Paris (Bicêtre, Salpêtrière), les prisons d’État de la Bastille et de Vincennes et les autres prisons de Paris (Conciergerie, Petit et Grand Châtelet, Fort L’Évêque, etc.) pour des raisons multiples, allant du vol ou de la prostitution à la mendicité ou, encore, pour folie. Le parcours prend fin dans le bureau d’un commissaire de police, où le visiteur peut observer les registres, les procès-verbaux et autres outils de travail ainsi qu’une reconstitution de la lanterne rouge qui marquait la porte de son hôtel dans les différents quartiers de police parisiens. 

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Le catalogue de l’exposition réunit, au-delà des trois co-commissaires, les plus grands spécialistes de l’histoire de la police des Lumières. Vincent Denis, Catherine Denys, Isabelle Foucher, David Garrioch, Colin Jones, Steven L. Kaplan, Vincent Milliot, Philippe Minard et Michel Porret ont contribué à une synthèse essentielle sur les agents, les responsabilités, les projets et les aspirations de la police au XVIIIe siècle. Divisé en sept parties auxquelles s’ajoutent une préface, une introduction, une conclusion et une postface, le catalogue approfondit les thématiques abordées dans l’exposition, offre des reproductions et des retranscriptions d’archives et propose une bibliographie et un état sommaire des sources d’archives sur la police parisienne pour celles et ceux qui désireraient poursuivre ces réflexions.

Au XVIIIe siècle, les villes européennes connaissent une croissance importante des échanges : les hommes, les marchandises et les idées circulent activement et doivent être connus et contenus. Le maintien de la sûreté des habitants en Europe, autrefois assuré par les bourgeois des villes et les institutions locales, passe entre les mains d’une police qui se professionnalise. Un peu partout en Europe, la formation de métiers de police s’amorce au cours du siècle. Bien que résistantes à l’uniformisation, les polices européennes se modernisent et partagent le même mouvement d’autonomisation et de bureaucratisation. (Partie 1 Qui fait la police ? « Comment la police devint une force » par C. Denys, p.16-45). La police du Châtelet demeure une exception parisienne. Les souverains ne s’intéressent pas beaucoup à la police des villes de province, mais en revanche ils sont très attentifs à celle de la capitale. La lieutenance générale de police est admirée presque partout en Europe et les despotes éclairés s’informent quant aux moyens d’instaurer cette nouvelle institution chez eux. Or, le rayon d’action du lieutenant ne dépasse pas la capitale et ses environs. Nombre de grandes villes françaises rejettent ce modèle et même au cœur de la capitale, il rivalise avec d’autres autorités, dont le parlement et la municipalité. (Introduction « L’Europe et la police des Lumières » par C. Jones, p. 8-10). 

La police, qui a l’ambition d’être omnisciente et omniprésente, élabore de nouvelles techniques administratives pour mettre en œuvre la surveillance des populations (registres, billets, etc.). Elle développe le quadrillage du territoire urbain, permettant la surveillance des éléments jugés instables, dangereux et, donc, indésirables. Mendiants, vagabonds, migrants sans emploi, prostituées, pamphlétaires, étrangers et libertins forment ses cibles principales. Elle s’appuie sur le travail des auxiliaires de police et des mouches. Bras de la volonté des rois, la police parisienne est au service d’une monarchie absolue. Elle use de méthodes expéditives afin de résoudre rapidement des problèmes d’ordre public et les conflits dans les familles. L’usage d’« ordres du roi » ou des lettres de cachet par les inspecteurs de police afin d’enfermer sans procès les éléments nuisibles à l’ordre public est particulièrement critiqué par les Parisiens. Les méthodes de surveillance, dont le recrutement d’espions parmi les délinquants de la société, et les pratiques d’enfermement expéditives exaspèrent les populations. (Partie 5 Surveiller et enfermer « Heurs et malheurs de Marie Geneviève Dion (1702-1761) » par I. Foucher, p. 136-175). 

Les rapports entre la police et les administrés ne se résument ni à la soumission ni à la résistance et les Parisiens entretiennent des sentiments différents selon les agents de police concernés. Ainsi, les auxiliaires de la police et les mouches, particulièrement détestées, subissent le plus souvent les violences de la population. Ayant mauvaise réputation, comme les inspecteurs et les soldats de la garde, les agents sont invectivés, surtout lors des rafles contre les mendiants ou des soulèvements exceptionnels liées à la rumeur des enlèvements d’enfants en mai 1750. Le degré d’hostilité employé envers les forces de l’ordre répond à l’ampleur avec laquelle les règles de voisinage et de communauté sont brisées. Le commissaire de police est moins souvent brutalisé, puisqu’il s’intègre à la communauté, connaît les habitants de sa juridiction et leurs coutumes et fait souvent office d’arbitre dans les conflits du quartier. L’action policière est décriée et dénoncée lorsqu’elle est jugée illégitime, déplacée ou trop violente. (Partie 7 Aimer et détester la police « La police parisienne au tribunal de l’opinion » par V. Milliot, p. 212 à 241).

Pourtant, à la même époque, les plus hauts cadres de la police parisienne, ainsi que quelques humbles officiers instruits, sont en lien avec les philosophes des Lumières. Pour eux, la police doit être une « science du bonheur » ou encore « l’art de les rendre heureux ». Plusieurs acteurs sont inspirés par les grands idéaux des Lumières et tentent de réformer certains dispositifs. Trois personnages illustrent la complexité entre les deux univers de la police et des Lumières. Le lieutenant général de police Jean-Charles-Pierre Lenoir, réformateur modéré qui s’inspire de la philosophie des Lumières pour humaniser la police parisienne, participe à la création de l’hôpital de Vaugirard pour les enfants atteints de la syphilis en 1781. Chrétien-Guillaume-Lamoignon de Malesherbes, exerçant de hautes fonctions dans l’administration du royaume, fait abolir la torture judiciaire et promulguer l’édit de Tolérance pour les protestants. Ami de Rousseau, il se montre bienveillant envers les philosophes lorsqu’il est responsable de la censure. François-Jacques Guillotte, officier de la maréchaussée et inspecteur du marché aux chevaux, collabore à l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, dont il est proche, et rédige son Mémoire sur la réformation de la police en France. La police assiste les populations en intervenant dans la santé et l’hygiène publique en s’appuyant sur les expertises des savants (chimistes, physiciens, médecins, etc.) et en encourageant les innovations. Elle se veut davantage préventive que répressive. Elle participe au mouvement européen qui ouvre sur de nouvelles réflexions pragmatiques sur la police. Bruxelles, Milan, Madrid, Venise, l’Espagne et la Suède proposent des perfectionnements pour plusieurs dispositifs policiers. En Écosse, de grandes réformes des polices urbaines sont nourries par les conceptions des « Lumières écossaises ». (Partie 2 Les Lumières de la police « Une police éclairée pour le « bonheur des hommes » » par V. Denis, p. 48-75). 

La plus grande préoccupation de la police parisienne demeure l’approvisionnement de la ville en grains et farines afin d’assurer le maintien du contrat social entre le roi nourricier et son peuple consommateur. Récoltes et ravitaillements sont affaires d’État, puisque la disette déstabilise les populations et met en danger la paix publique. Une police des subsistances contrôle les transactions et assure un prix du pain équitable pour tous. Grâce à un réseau étendu de collecte d’informations, le lieutenant général peut intervenir lorsque la capitale semble en danger de manque. Un commissaire et un inspecteur sont attitrés aux Halles, marché central des grains et des farines, et une myriade d’agents assurent le respect de la règlementation. En temps d’abondance, la police sait se montrer plus souple, modérée et indulgente. Craignant les effets néfastes d’un prix fixe, elle permet une certaine liberté aux marchands. Les tentatives royales de libéralisation du commerce des grains inspirées par les physiocrates en 1760 et 1774 échouent et débouchent sur une grave crise socio-économique touchant tout le royaume et culminant avec la guerre des Farines en 1775. Plusieurs soulèvements sont réprimés par le gouvernement et des acteurs de la police se rallient au peuple afin de s’opposer à cette politique périlleuse. Louis XV réhabilite la police des subsistances quelques temps avant la fin de son règne, mais celle-ci sort affaiblie de ces nombreuses crises. Garante du pacte nourricier, la police a échoué et les relations entre les Français et leur roi sont irrémédiablement altérées. (Partie 3 D’abord, nourrir le peuple « Le roi, le peuple et le pain » par S. L. Kaplan, p. 78-105).

La police surveille aussi étroitement le monde du travail puisqu’elle le considère comme source de désordre et de conflits. À Paris, comme dans toutes les grandes villes européennes, la majorité de la population travaille. Grands maîtres artisans, ouvriers, compagnons, petits métiers et une population pauvre et flottante composent cette masse laborieuse. Pour les encadrer et les contenir, la police s’appuie sur les corporations, associations de gens d’un même métier qui reçoivent du roi le droit de s’auto-administrer et de poursuivre en justice. Gardes, jurés et syndics assurent le respect des règlements, la discipline des ouvriers et la qualité du travail. Fortement hiérarchisée, les corporations favorisent les injustices puisque les patrons restreignent l’accès à la maîtrise, conduisant à un salariat permanent. En 1776, Turgot tente de supprimer les corporations à Paris. À la suite de cet essai infructueux, l’emprise de la police sur les corporations est renforcée lorsque Necker les rétablit en réduisant fortement leur autonomie. En cas de conflit grave non résolu par la communauté de métier, la police intervient. Afin d’éviter les cabales des compagnons et le placement ouvrier clandestin, elle instaure le billet de congé en 1749 puis le livret en 1781. Elle s’attaque aussi durement à l’oisiveté et au vagabondage. Il existe également, en dehors des corporations, plusieurs métiers non-qualifiés et non réglementés qui effraient la police. Paris, « ville promise », accueille tous les ans de nombreux migrants et gens « sans aveu » qui deviennent colporteurs, gagne-deniers ou regrattiers. Elle veille à enregistrer ces groupes flottants et à les dénombrer. Néanmoins, elle sait faire preuve de tolérance envers les organisations collectives illicites qui calquent le modèle des corporations, puisqu’elles contribuent à diminuer la mendicité. (Partie 4 La police du travail « Le monde des métiers face à la police » par P. Minard, p.108-133).

Enfin, les villes européennes renferment de nombreux dangers en raison de ses activités artisanales et manufacturières, des flux importants de personnes, de marchandises et d’animaux, de l’entassement des bâtiments et de l’accumulation des déchets. Plusieurs agents veillent au nettoiement des rues, au balayage des façades et aux vidanges des fosses d’aisance. Fille de son temps, la police des Lumières fait pression pour fermer et transférer hors de la ville les cimetières paroissiaux à la suite des recommandations des médecins hygiénistes qui déplorent les inconvénients de la présence des morts parmi les vivants (miasmes, vapeurs toxiques). Les polices s’attachent aussi à prévenir les catastrophes, comme les incendies et les inondations. De nombreuses ordonnances de police réglementent l’usage des feux d’artifice et des pétards, la fréquence du nettoyage des cheminées, etc. Les grands incendies d’Europe (Londres, Hambourg, Rennes) et de Paris (Hôtel-Dieu, foire Saint-Germain) incitent la police du Châtelet à installer des pompes à incendie et à mettre sur pied des petits corps de pompiers qui se multiplient au cours du 18e siècle. Les crues de la Seine sont aussi étroitement surveillées, ainsi que les débâcles qui mettent en danger le commerce fluvial et la stabilité des ponts.  Le secours aux noyés intéresse aussi l’action policière. Enfin, certains lieutenants généraux de police mettent sur pied des institutions capables de prendre en charge les pauvres et les enfants abandonnés. Un bureau des nourrices, créé par Sartine en 1769, veille à la sûreté des nourrissons allaités. L’on peut observer dans ces divers projets les premiers jalons vers des politiques de santé publique. (Partie 6 Ordonner la ville « La police face aux périls urbains » par D. Garrioch, p. 178-209).

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Malgré cet élargissement de l’action de la puissance publique, qui tend à faire le « bonheur des hommes », la police peine à s’adapter à une société qui aspire à l’autonomie des individus. Cette exposition vient justement faire la lumière sur ce moment singulier où la police, désireuse d’améliorer le sort de ses administrés, est toutefois jugée arbitraire, secrète et despotique à la veille de la Révolution. Au sortir de cette exposition, le visiteur est conscient des larges compétences dévolues aux forces de l’ordre qui doivent policer des villes dont les territoires sont en pleine expansion et qui vivent de profondes transformations économiques et socio-politiques. Il saisit toute la complexité qui se joue au siècle des Lumières au sein d’une police parisienne qui doit servir l’épanouissement d’une monarchie exécutive et veiller à la conservation d’un ordre social et politique qui se trouve critiqué par une société de plus en plus sensible à l’égalité des droits et aspirant à une participation politique.

Il y a 25 ans, une exposition sur la police des Lumières aurait porté sur les grands hommes et des affaires célèbres, rappelle Vincent Milliot. Une exposition sur la police parisienne basée sur les archives du fonds du Châtelet de Paris et de la bibliothèque de l’Arsenal aurait alors été impossible, ajoute Isabelle Foucher, puisque ces fonds étaient encore très méconnus et en mauvais état. Grâce aux travaux d’archivistes et d’une génération d’historiens, dont Arlette Farge et Daniel Roche, qui se sont intéressés à ces archives révélant le quotidien de la police et le vécu de Parisiennes et de Parisiens anonymes, nous pouvons aujourd’hui mieux comprendre les rouages de cette police des Lumières, ses acteurs, ses techniques d’enfermement et de répression, mais également ses tentatives d’apaisement et d’arbitrage auprès des populations.

 

Élisabeth ROCHON
UQAM – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

 

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