Olivier Grenouilleau, La Révolution abolitionniste, Paris, Gallimard, 2017

Par la violence intrinsèque qu’il déploie et les échos qu’il suscite dans nos sociétés contemporaines, l’esclavagisme constitue nécessairement un objet d’étude délicat pour tout historien qui s’y attache. Face à un système d’exploitation aussi mortifère et à des individus dont la voix demeure difficile à saisir, le chemin de la recherche est à l’évidence parsemé d’embuches méthodologiques et d’enjeux éthiques. En ce sens, dans le sillage des études postcoloniales, une importante historiographie a travaillé à révéler les modes de résistances des esclaves et leurs rôles dans le processus d’émancipation, restituant du même coup une agentivité longtemps négligée. Dans La révolution abolitionniste, Olivier Grenouilleau, sans occulter cette dimension, propose une analyse plutôt complémentaire. De fait, l’auteur opère un retour à un vieil objet, mais en l’approchant sous l’angle innovateur de l’histoire globale, promettant ainsi de mieux saisir l’originalité du mouvement abolitionniste occidental. Pour comprendre en quoi cette révolution mondiale résulte de l’internationalisation de nouvelles valeurs normatives, nous aborderons cet ouvrage en deux temps. Nous examinerons d’abord les différents éléments du cadre de recherche employé par le chercheur (sources, méthode, rapport à l’historiographie, etc.), pour ensuite traiter de sa démonstration et des thèses qu’il présente.

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Sans renier l’important apport des travaux antérieurs sur sa propre recherche, Grenouilleau adopte d’emblée une approche critique à l’endroit d’une historiographie qui a eu tendance à focaliser sur la recherche de facteurs explicatifs uniques. D’après l’historien, ces « lectures souvent manichéennes, téléologiques et fonctionnalistes » (p.10) ne peuvent que révéler une réalité partielle et essentialiste, alors que seul le croisement des différentes sources de l’abolitionnisme, qu’elles soient d’ordre religieux, moral ou économique, peut rendre compte d’un mouvement et d’un discours en constante évolution. De même, l’auteur peut constater que cette histoire de l’abolitionnisme est demeurée « éclatée du fait des subdivisions d’une science historique compartimentée en périodes, pays et domaines » (p.11). Restreinte à des cadres thématiques, chronologiques et nationaux spécifiques, marquée par une surreprésentation anglo-saxonne, l’analyse de ce phénomène d’ampleur mondiale mériterait à être désenclavée. Au constat de ces lacunes, le chercheur répond par un objectif clairement énoncé : « contribuer à mieux faire connaître une histoire trop souvent ignorée, montrer qu’elle peut et doit s’insérer dans cette histoire dite mondiale, globale ou transnationale […] ; souligner combien elle participe de l’émergence de notre monde moderne et de certaines de ses réalités présentes » (p.13).

Pour mettre en lumière les associations d’idées qui président au développement d’un discours abolitionniste multiforme, Grenouilleau adopte ainsi une approche globale, comparative et compréhensive. Globale par son cadre spatial d’analyse, qui invite à un habile jeu de variation des échelles ; comparative par sa méthode, qui convoque un dialogue constant entre des espaces et des temps différents, pour ainsi mieux saisir la singularité occidentale ; puis compréhensive, par une démarche inspirée de Max Weber, afin de « restituer l’éventail des choix qui s’offrait aux acteurs du passé et la variété des sens qu’ils pouvaient donner à leurs actions » (p.13). À travers une telle approche, les différents motifs de l’abolitionnisme, le juste et l’utile, les sensibilités religieuses et profanes, l’action collective et la conscience individuelle, apparaissent moins contradictoires que complémentaires, et davantage comme différentes attitudes participant d’un même mouvement global.

Considérant l’envergure du programme proposé, qui prétend à élargir l’analyse bien au-delà des nombreuses nations occidentales impliquées dans la traite négrière et l’esclavage, l’historien puise dans un riche répertoire de sources primaires et secondaires. De fait, les secondes sont peut-être les plus sollicitées, dans la mesure où le chercheur est naturellement appelé à sortir de ses spécialisations et de ses compétences linguistiques. Les études existantes fournissent ainsi un supplément essentiel, tout en offrant l’occasion de composer une impressionnante synthèse sur l’état de la recherche : les principes explicatifs uniques se voyant ainsi réconciliés. Par extension, l’usage des sources de première main peut paraître plus superficiel, ou du moins indirect, puisque l’auteur doit souvent les réquisitionner à travers l’historiographie qu’il s’emploie à rassembler. Ceci étant dit, Grenouilleau utilise tout de même un large corpus documentaire, dont il a l’occasion de souligner toute la diversité lors de l’analyse de la rhétorique abolitionniste (chapitre 4) : « les sources sont multiples, qu’il s’agisse de tracts, brochures, pétitions, livres, articles de journaux ou de revues, débats parlementaires et images en tout genre » (p.252). Cette liste, non exhaustive, n’est par ailleurs pas révélatrice de la variété des contextes culturels dans lesquels ces textes sont empruntés.

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À travers un long chapitre introductif, Grenouilleau débute sa démonstration par une analyse comparative des formes anciennes et modernes de contestation de l’esclavage, pour ainsi mettre en valeur les spécificités de l’abolitionnisme occidental (p.21). À partir de cette démarche, qui incite l’historien à effectuer quelques incursions en Asie orientale et au Moyen-Orient, il peut d’emblée élaborer une typologie générale des « attitudes » d’opposition à l’esclavagisme. Il s’agit d’abord d’une casuistique, qui développe un discours sur la licéité et la naturalité de l’esclavage ; c’est une politique intéressée de l’État ensuite, aiguillonnée par des pressions extérieures ou des impulsions réformistes intérieures ; enfin, c’est une action individuelle, animée par des principes moraux et religieux, dans la poursuite d’une régénération sociale. Le chercheur peut ainsi constater que si ces différentes attitudes se sont manifestées indifféremment en des temps et des lieux divers, seul l’Occident voit la cristallisation de ces idées en un véritable abolitionnisme-mouvement. Comment s’opère cette singulière transformation ? Pour l’auteur, « l’abolitionnisme est différent en ce sens qu’il se nourrit de la volonté de faire converger les droits. Il consiste à transformer des éléments du droit naturel en valeurs normatives, que le droit des gens se doit de sanctionner » (p.81). Ainsi, la révolution abolitionniste prend l’apparence d’une révolution juridique et normative, inscrite dans une dynamique globale qui correspond à l’ampleur de la tâche à mener.

Suite à cette riche introduction, qui énonce déjà de nombreuses pistes suivies ultérieurement, Grenouilleau structure sa démonstration en fonction de trois grandes orientations : l’histoire, la doctrine et l’internationalisme. Dans la première, il aborde d’entrée de jeu l’histoire de l’abolitionnisme tel qu’elle a été produite par la recherche (chapitre 1). Les différents « facteurs essentiels » du mouvement, le juste, l’utile et les résistances des esclaves eux-mêmes sont ainsi examinés successivement, avant d’être mis à l’épreuve d’une démarche compréhensive, qui vise à révéler le sens des contradictions apparentes. Les critiques initiales sont ainsi réitérées : cette histoire, « rétive aux connexions » (p.125), justifie la pertinence d’une méthode compréhensive et processuelle qui peut mettre en lumière de nouvelles pistes, notamment le potentiel d’une grille de lecture plus naturaliste (p.128). À ce bilan critique de l’historiographie succède une histoire comparée des différentes trajectoires nationales empruntées par l’abolitionnisme (chapitre 2). L’historien ne peut ici conclure qu’à la grande diversité des abolitionnismes, tant dans leurs formes que dans leurs rythmes : entre l’Atlantique Nord (États-Unis, France, Royaume-Uni, etc.) et l’Atlantique Sud (anciennes colonies et métropoles hispanophones), entre les colonies précocement indépendantes (Haïti, Mexique, etc.) et celles qui le sont plus tardivement (Cuba et Brésil), le mouvement est marqué par la pluralité (p.195). Néanmoins, ces abolitionnismes « sont à la fois spécifiques et interconnectés, sans cesse menacés, mais de plus en plus portés par une dynamique d’ensemble » (p.196). En ce sens, ils semblent globalement répondre à une double logique : devoir s’attaquer à la traite avant d’affronter le système esclavagiste lui-même ; puis relever d’un paradoxe, soit entre l’essence révolutionnaire du projet, puis la nature réformiste de la méthode prônée.

En tentant de le restituer au contexte de l’ère des révolutions qui la voit se développer, Grenouilleau entame l’analyse de la doctrine abolitionniste en consacrant précisément une section entière à ce paradoxe du radical-réformisme (chapitre 3). Directement inspiré du droit naturel, le projet abolitionniste se fonde sur des principes universels, « sur des valeurs normatives dont l’objet n’est pas de fournir des règles de vie à quelques sages, mais bien de constituer le socle du droit positif » (p.203). Il entretient ainsi naturellement des affinités, des liens complexes avec la Révolution française et sa dimension démocratique, qui engendre une valorisation de l’individu comme acteur social et politique (p.467). L’ambition abolitionniste se voit toutefois tempérée par les circonstances révolutionnaires (et contre-révolutionnaires) elles-mêmes : à l’image de l’effet produit par la Terreur sur les représentations étrangères des révolutionnaires, la révolte de Saint-Domingue suscite les craintes des colons et des autorités métropolitaines. Freinés par des facteurs structurels et de puissants lobbys esclavagistes, les abolitionnistes doivent constamment reconfigurer leurs tactiques, reformuler leurs arguments et miser sur des réformes plus graduelles, tels des régimes d’indemnisations et des programmes d’abolition progressive. Le chercheur complète l’exposé de ce paradoxe par une analyse de la rhétorique abolitionniste (chapitre 4) : un « discours en mouvement » (p.254) qu’il faut nécessairement mettre en relation avec l’argumentaire esclavagiste sur lequel il se construit. Qu’elle soit d’ordre profane ou religieux, la critique abolitionniste émane de la reconnaissance de l’esclavage comme un outrage à l’humanité, comme un crime collectif qui commande une action réparatrice dans la perspective d’une régénération morale. À ce fondamental argument du Juste, les esclavagistes répondent par celui de l’Utile, que le discours abolitionniste ne réussira jamais complètement à se concilier. Le statu quo est ainsi justifié au nom du réalisme, d’un pragmatisme économique, puis de ce que l’auteur définit comme une coagulation des intérêts : « la fin de la traite et de l’esclavage conduirait les économies métropolitaines à la ruine, condamnerait les peuples de l’Europe à la famine et les nations “civilisées” au déclin » (p.286).

Au regard des principes constituants du discours abolitionniste, Grenouilleau élargit la focale d’analyse pour s’intéresser au caractère international du mouvement, notamment dans son rapport à l’idée nationale et les intérêts spécifiques qui la sous-tendent (chapitre 5). Pour l’historien, le projet abolitionniste s’insère ainsi dans le processus plus large des « régimes prohibitifs globaux » : à savoir des « mouvements conduisant, au nom de valeurs normatives, à la criminalisation sur un plan à la fois national et international d’activités jusque-là pratiquées par des États ou des individus » (p.315). D’une part, cette action réformatrice mondiale s’opère à travers le développement d’une internationale abolitionniste, constituée d’une multitude de réseaux transatlantiques (quakers, milieux réformistes whigs, groupes républicains, militants noirs américains, etc.), soit autant de « communautés critiques » (p.328) qui peuvent fédérer les consciences individuelles en actions collectives. D’autre part, elle est encadrée par la Grande-Bretagne, figure exceptionnelle tant par l’ampleur de la mobilisation populaire proabolition sur son territoire national, que par la traduction effective de celle-ci dans une action réformatrice de l’État à l’international. De fait, en multipliant les accords bilatéraux (droits de visite réciproques, commissions judiciaires mixtes), en étendant son « filet répressif à la quasi-totalité de l’espace atlantique » (p.345), le Royaume-Uni constitue, par la force et l’émulation, un puissant moteur de l’abolitionnisme. L’interventionniste britannique peut toutefois être interprété comme une forme d’ingérence dans le droit et les affaires intérieures des États, ce qui ne va pas sans susciter des résistances, notamment dans le cas français (p.392). Dans cet ordre d’idée, le chercheur aborde la question des liens et de la continuité entre action abolitionniste et seconde vague de colonisation européenne (chapitre 6). En mettant l’accent sur un « commerce légitime » avec l’Afrique (p.410) et sur la « mise en valeur » du continent (p.421) comme des alternatives lucratives, en insistant sur la nécessité de couper le fléau de la traite à la racine, le discours abolitionniste semble ouvrir la voie au développement d’un principe d’ingérence pour motif humanitaire (p.449). Ainsi, derrière un masque philanthropique, les motivations politiques ou économiques auraient trouvé un alibi suffisant pour légitimer l’exploitation du continent africain, en pleine interférence au droit international.

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Cette hypothèse d’une filiation entre abolitionnisme, motif humanitaire et ingérence internationale constitue une piste intéressante pour des travaux ultérieurs. Il s’agissait là d’ailleurs d’objectifs bien assumés par Olivier Grenouilleau, soit baliser un chantier, susciter des interrogations et ouvrir de nouvelles avenues de recherche (p.463). C’est en ce sens que l’historien peut mettre en lumière le rôle qu’ont pu jouer les juges et la loi dans le processus abolitionniste : un thème qui n’est malheureusement abordé qu’en surface. À partir du cas français, il s’agit entre autres de montrer comment l’esclave, par définition objet et non sujet de droit, acquiert graduellement une personnalité juridique à travers l’évolution de la jurisprudence (p.248-250). Parties prenantes du processus abolitionniste, sans aller systématiquement dans sa direction, le pouvoir judiciaire et le personnel juridique semblent ainsi participer à cette révolution globale des valeurs normatives, que le chercheur s’attache à dévoiler dans un ouvrage riche en contenu et en analyse.

Sur celui-ci, nous avons posé un regard forcément partiel, en tentant de mettre en valeur sa démarche et sa structure à partir d’un angle spécifique. Par une approche globale, comparative et compréhensive des textes fondateurs de l’abolitionnisme, Grenouilleau jette un regard neuf sur un ancien objet d’étude, qu’il contribue ainsi à renouveler. Par le biais d’une large historiographie, elle lui permet de révéler les connexions entre les différents éléments constitutifs du discours abolitionniste. Entre la revendication des droits de l’homme et la prédication d’une solidarité chrétienne ; entre la prise de conscience de l’individu acteur et l’action concertée de réseaux transatlantiques ; entre la malléabilité du discours et la fermeté des principes, l’abolitionnisme apparaît dans toute sa complexité historique. Commandé par un impératif moral, légitimé par des valeurs universelles, il doit intégrer le droit positif et « infléchir la conduite des affaires de la cité terrestre » (p.465).

 

Julien Duval-Pélissier (Université du Québec à Montréal)

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