Régis Bertrand et Anne Carol (dir.), Aux origines des cimetières contemporains. Les réformes funéraires de l’Europe occidentale XVIIIe-XIXe siècle, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2016.

Cet ouvrage collectif rend un grand service aux historiens de la mort. Les juristes, les praticiens de l’univers funéraire, les architectes, les urbanistes, les sociologues et, pourquoi pas, les politiciens aussi, y trouveront aussi de quoi mieux comprendre les conditions dans lesquelles s’est élaboré le dispositif bien particulier de disposition des cadavres que nous appelons le cimetière. L’image d’archéologues dépoussiérant au pinceau les squelettes enfouis donnerait à penser que ce dispositif traverse l’expérience humaine, voire qu’il caractérise en propre le processus d’hominisation. Le propos de cet ouvrage consiste à montrer au contraire que « le cimetière occidental, tel qu’on le connaît aujourd’hui est une création récente, à l’échelle de l’histoire. »1 Une création de l’Europe de l’Ouest des XVIIIe et XIXe siècles.

Cette création se rattache à des textes juridiques. C’est cette approche par la législation que privilégient les auteurs. Deux textes du droit français forment le point commun de leurs propos : le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804) signé par l’empereur Napoléon Ier, précédé en 1776 par la déclaration du roi Louis XVI sur les sépultures ; reproduits tous deux dans leur intégralité en fin de livre. On en remercie Bertrand et Carol, qui offrent ainsi, à portée de main, l’archive dont cet ouvrage se veut le commentaire érudit, en plus de mettre en circulation ces textes de référence trop peu étudiés et souvent mal cités.2 Dans ce livre, on a affaire à un discours où le terme « sécularisation » revient souvent, sans pour autant qu’il ne serve à caractériser avant tout la perte d’un monde funéraire éteint. Ce qui fait l’objet de ce livre, c’est en effet l’histoire d’un objet nouveau, le cimetière au sens contemporain, dont la génération implique un transfert de pouvoir, au moins partiel, des administrations religieuses vers des instances politiques laïques.

L’ouvrage comprend deux parties. La première, chronologique, retrace comment des réformes funéraires françaises transforment, dès le milieu du XVIIIe siècle, l’ancien régime des sépultures gouverné par l’Église catholique. Régis Bertrand, spécialiste d’histoire de la mort et des religions, signe six des huit chapitres qu’elle contient. Il présente d’abord une synthèse sur la logique des lieux de sépultures catholiques ; à la fois sacrés, exclusifs, disponibles pour tout fidèle qui souhaite y élire son dernier domicile et où, sous certaines conditions, on peut administrer l’espace des morts en exhumant, transférant et réduisant les restes humains.3 Or, Bertrand ne s’en tient pas au droit canon en matière de sépultures. Il rapporte les unes aux autres doctrines et pratiques afin de nous mettre en présence d’une histoire évènementielle du cimetière ancien.

Dans les villes françaises et italiennes, dont Modène, comme le montre Rafael Mandressi dans un chapitre particulièrement éclairant, ce modèle se heurte dès le milieu du XVIIIe siècle à des volontés de réforme. Par souci d’hygiène et de désencombrement de l’espace urbain, souci dont Anne Carol trace au sixième chapitre la généalogie et le déclin, s’élabore l’idée de bannir les tombes des lieux de culte et les cimetières, des villes. L’impulsion vient notamment d’ecclésiastiques qui, en plus des dangers sanitaires imputés aux cadavres et des odeurs de putréfaction dans les lieux saints, dénoncent la déformation du plancher des églises par l’entassement sous-terrain des morts et le caractère vaniteux des inhumations près de l’autel, entre autres. Juristes et médecins interviendront en fin de siècle pour réformer les cimetières, mais le mouvement était donc engagé à l’intérieur même de l’administration funéraire catholique.

Pas à pas, on suit dans les chapitres subséquents les textes, circonstances et coïncidences par l’entremise desquels ces velléités réformistes ont donné lieu au décret du 23 prairial an XII. En vingt-sept articles, ce décret formalise plusieurs décennies de démêlés sur la « question des cimetières ». Heureusement, nos auteurs ne préjugent pas une application mécanique du texte juridique. Les résistances, les écarts (entre villes et provinces, entre régions, etc.), les ratés, les exceptions, les compromis, la cohabitation ou l’amalgame entre pratiques nouvelles et d’ancien régime trouvent en effet leur place dans cette fine étude d’histoire sociale du droit. On remarque d’ailleurs combien transparaissent les niveaux national, régional et municipal dans l’analyse. En fin de première partie, les renforts d’un historien du droit (Olivier Vernier) aident du reste à saisir dans le détail ce qui, du décret, agit toujours dans notre monde funéraire.

La seconde partie de l’ouvrage nous fait, quant à elle, circuler dans l’espace : en Belgique, au Portugal, en Espagne et en Italie. On mesure ainsi la diffusion du cadre juridique établi par le décret napoléonien. Les études de cas qu’on y trouve, chacune prise en charge par un auteur invité, décentrent le propos par rapport à la France. On y apprend que des antécédents au modèle napoléonien se trouvent notamment dans les cimetières italiens.4 C’est la politique impériale française toutefois qui explique la diffusion de ce modèle. Disséminé en Europe de l’Ouest, le cimetière urbain à la française se présente dès lors comme l’un des vestiges des conquêtes de Napoléon Ier. Géographiquement, on reste au plus près du néoclassicisme européen, c’est-à-dire de cet espace culturel liant la France à l’Italie, où une image sublime de l’Antiquité gréco-latine inspirait des œuvres depuis la Renaissance. Ainsi le territoire italien fait-il l’objet de trois des huit chapitres de la deuxième partie, tandis que chacun des autres ne concerne qu’une seule nation ou, de façon plus abrégée encore, ce qu’au dernier chapitre on désigne par le vocable quelque peu équivoque d’« anglo-saxon » (essentiellement la Grande-Bretagne et la Nouvelle-Angleterre). On peut souhaiter que la réflexion se poursuive dans un dialogue plus soutenu avec des spécialistes de l’histoire britannique et américaine, alors que tout récemment Thomas Laqueur montrait combien les colonies anglaises ont parfois servi de laboratoires pour inventer des cimetières. Ces derniers, dans leur originalité, n’étaient pas sans rapport avec le modèle parisien du Père-Lachaise.5 À cette ouverture géographique hors de la France s’ajoutent enfin, dans cette seconde partie de l’ouvrage, de nouveaux apports disciplinaires, du côté de l’architecture (Frédéric Bertrand) et du patrimoine (Xavier Deflorenne), suivant une multidisciplinarité qui caractérise les études sur la mort depuis leurs débuts.

La marque du travail de Michel Vovelle sur ce livre est évidente, surtout chez Régis Bertrand qui en fut l’élève. On peut d’ailleurs lire cette publication comme un complément au livre que ces derniers ont signé ensemble en 1983 et qu’à plusieurs reprises on cite d’un bout à l’autre de l’ouvrage. À titre comparatif, le nom de Philippe Ariès, l’autre historien français de la mort le plus cité, se trouve sept fois en bas de page, dont six sous la plume de Régis Bertrand, mais pour relever une exagération (p. 30 et 125), souligner une erreur d’interprétation (p. 40) ou une autre, factuelle (p. 67), davantage que pour le citer comme auteur de référence (p. 72 et 134). Ce livre est un produit d’Aix-Marseille Université, où Vovelle fut professeur d’histoire moderne et où la moitié des collaborateurs de l’ouvrage travaillent à titre de professeurs. Il s’agit d’un nouveau signe que ce pôle aixois de recherche est l’un des plus actifs en histoire de la mort en France.

Avec ses références foisonnantes, Aux origines des cimetières contemporains est une mine parfois surabondante de détails sur l’histoire de la prise en charge des morts dans les deux derniers siècles. Les historiens désireux de s’engager dans le champ ouvert des études sur la mort s’épargneront bien des difficultés en y retournant souvent, comme on le fait avec les meilleurs ouvrages de référence. Car si l’histoire de la mort connaît aujourd’hui une vivacité remarquable, ceux qui s’y consacrent ont encore beaucoup de pain sur la planche : comme l’indiquent très justement Bertrand et Carol, l’histoire du cimetière que propose ce livre est aussi celle d’un dispositif en train de disparaître. Il nous faut certainement attendre de l’inédit sur le front funéraire et anticiper qu’il provoquera de nouvelles sollicitations du côté de l’histoire.

 

Martin Robert (Université du Québec à Montréal)

 

1.  p. 5.

2.  p. 7.

3.  p. 14.

4.  p. 304.

5.  Thomas W. Laqueur, The Work of the Dead. A Cultural History of Mortal Remains, Princeton (NJ), Princeton University Press, 2015, p. 270.

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