Un café avec Robert Darnton

Le gazetin de Véronique Laporte (UQAM), le 10 mars 2016

 

En mars 2016, les étudiants du GRHS ont eu le privilège de s’entretenir avec le professeur Robert Darnton.  Après nous avoir présenté les grandes lignes de son parcours professionnel, où nous avons pu apprendre comment le journaliste est devenu, un peu par hasard, historien du livre, la discussion porta principalement sur deux thèmes : l’importance de l’imagination dans la démarche de l’historien, et l’urgence et la nécessité de la multidisciplinarité.

 

«Il faut se donner la liberté de tomber
sur un sujet passionnant que l’on ignore.»

 

La carrière de Darnton a, en effet, été ponctuée d’imprévus.  C’est d’ailleurs dans un café qu’il croise pour la première fois le grand anthropologue américain Clifford Geertz.  Suite à cette rencontre, les deux universitaires décident de monter un séminaire commun et pendant vingt ans, Darnton se familiarise avec l’anthropologie, discipline qui aura un impact majeur dans l’élaboration de ses ouvrages, notamment le Grand massacre des chats.  À quelques rencontres décisives s’ajoutent de belles découvertes documentaires.  Lors de son doctorat à Oxford, c’est son intérêt pour le révolutionnaire Brissot qui le mène dans les archives de la Société Typographique de Neuchâtel.  Il y trouve plus de 50 000 lettres qui lui permettent de mettre en lumière les enjeux entourant l’impression et la diffusion de l’Encyclopédie.  De cette manière il contribua à poser quelques nouveaux enjeux de l’histoire du livre, champ de recherche qu’il participa tant à refonder.  Darnton a également souligné que, parfois, l’inattendu prend une toute autre forme, soit celle d’un document au caractère exceptionnel.  Il donna l’exemple de son livre portant sur l’Affaire des Quatorze et qui résulte d’un dossier déniché dans les archives de la Bastille.  Le document, qui décrivait une enquête permettant d’identifier l’auteur d’un poème, lui a servi de prétexte pour s’intéresser aux chansons politiques.  De fil en aiguille, son enquête s’est élargie.  Il s’est alors intéressé à leurs modes de circulation, mais aussi aux aspects strictement musicologiques.  Ainsi, l’historien doit savoir insuffler une dose de créativité dans ses recherches et ce, afin de dénicher les documents permettant de conforter ses intuitions : « Il faut être alerte à l’imprévu, l’imagination de l’historien peut ainsi forger quelque chose d’original.»

Le travail d’historien est une vocation.  C’est le goût de l’archive qui a transformé le journaliste en historien et pour Darnton, les jeunes chercheurs ont intérêt à passer du temps dans les sources.  Ces recherches, avec leur mélange d’ennui, de découragement et de surprises, sont essentielles. On s’imprègne ainsi de la langue, du contexte de production et on est alors mieux outillés pour déceler le potentiel d’une source.  En contrepartie, Darnton est également un ardent défenseur du numérique.  Instigateur de la Digital Public Library of America, il considère que la numérisation, en rendant accessibles des millions de documents conservés dans les bibliothèques, permet d’aspirer à une certaine forme de démocratisation du savoir.  Outil désormais incontournable pour le chercheur, le numérique peut aussi constituer un atout important pour un auteur en lui permettant de briser le carcan d’une monographie conventionnelle.  Bien qu’ils ne doivent pas se substituer à la recherche, l’historien a désormais accès à des instruments permettant d’ajouter une dimension supplémentaire et d’enrichir ses écrits.  C’est dans cette optique que, dans le cadre de son ouvrage sur l’Affaire des Quatorze, les chansons ont été retranscrites, enregistrées et mises en ligne.

Nous remercions Robert Darnton pour cette discussion très inspirante et pour avoir répondu avec tant de générosité à nos questions.

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