Des ferveurs religieuses aux émotions collectives au Moyen Âge central // COREM

Les projets
en cours
des membres
du GRHS

Ce projet est coordonné par
Piroska Nagy (UQAM)

Carnet de recherche Émotions collectives – COREM

Ce projet vise à saisir la ferveur religieuse au cœur des dynamiques sociales médiévales sous l’angle du peuple émotif au Moyen Âge central. L’observation d’une concomitance chronologique entre l’émergence du peuple chrétien (populus christianus) dans l’historiographie de l’Occident médiéval en tant qu’acteur de l’histoire, et la multiplication, dans les écrits de l’époque, des événements et mouvements de nature religieuse convoquant des scènes de partage d’émotions, mène à une interrogation triple :

 

__ la construction textuelle des enthousiasmes religieux ; 

__ le fonctionnement et les fonctions de l’émotion partagée lors des épisodes étudiés ;

__ l’élaboration historiographique du peuple chrétien acteur de l’histoire. 

 

Ce projet a été lancé en 2016, soutenu par un financement Savoir CRSH. Or comme tout projet de recherche il a muté depuis sa naissance, notamment parce qu’il est vite devenu évident que l’adjectif « religieux », nécessaire pour circonscrire le projet au départ, apporte un angle d’analyse qui est intellectuellement, et en pratique, insoutenable. D’abord, comme bien d’historiens l’ont remarqué avant nous, le « religieux », omniprésent dans une société-Église, imbibe le langage comme la vision du monde d’une grande partie des auteurs et des sources, et donc ne peut pas qualifier seulement certaines d’entre elles. Ainsi, sans surprise, la recherche a rapidement révélé que les mouvements ou événements paraissant au premier regard intrinsèquement religieux – comme, en Italie, le mouvement patarin au XIe siècle très lié à la réforme grégorienne; ou l’apparition des Flagellants sur la scène publique au XIIIe, un mouvement de dévotion à l’arrière-plan eschatologique; ou encore en France, le mouvement des caputiati, ou encapuchonnés du Puy à la fin du XIIe siècle, un mouvement de paix par exemple –  ont des mobiles et des objectifs où ce que nous qualifions de religieux dans la modernité, est inextricablement mêlé à des questions et des enjeux sociaux et politiques. Toutes ces raisons militent aujourd’hui pour un décloisonnement des cases de l’histoire médiévale, afin de faire disparaître les cloisons étanches entre « histoire religieuse », « histoire sociale » et « histoire politique », dans la mesure où les phénomènes observés ici appartiennent certainement aux trois, et plus largement, font partie de la culture commune des médiévaux, voire de l’anthropologie du christianisme médiéval.

Histoire des émotions collectives : épistémologie, émergences, expériences

Depuis la fin du XIXe siècle où l’idée a fait son apparition, en lien avec la « psychologie des foules » qui apparait en même temps que s’imposent les foules sur la scène publique et politique, l’émotion collective — un terme apparaissant légèrement plus tard — et la psychologie collective ou sociale ont fait couler beaucoup d’encre en sciences humaines. Une masse importante de publications, en sciences humaines mais aussi en histoire, s’est ainsi accumulée entre la fin du XIXe siècle et nos jours, dans laquelle il est nécessaire de mettre de l’ordre. Quelle est la conception de l’émotion, du peuple ou de la foule (sujet de l’émotion collective le plus souvent), sur laquelle repose telle ou telle étude ? Est-ce que le cadre de validité d’une idée, d’un concept, d’une théorie sur les émotions collectives est lié à une conception spécifique ? À travers tout cela, qu’est-ce qui peut rester dans notre tamis comme éventuellement utile, c’est-à-dire, quels sont les outils, concepts, conceptions, qui peuvent être inspirants pour l’historien.ne du Moyen Age ? Un recueil collectif – le premier ouvrage sur l’histoire et l’historiographie des émotions collectives – sera issu de trois rencontres, à paraître chez Garnier Classiques (prévu en 2021), sous la direction conjointe de Piroska Nagy, Damien Boquet et Lidia Zanetti Domingues. Cet ouvrage, dont voici la table des matières provisoire, sera le premier volume de réflexions sur l’histoire des émotions collectives alliant, selon notre habitude, travail et considérations historiographiques et épistémologiques avec des études de cas sur la longue durée (de l’Antiquité romaine à nos jours).

La Pataria (1057-1075). Réforme radicale, mobilisation populaire et émotions publiques à Milan
Quant au grand chantier des ferveurs ou enthousiasmes religieux et collectifs — de ces émotions collectives qui, avec les mots du XIIIe siècle auraient été décrites comme « grande dévotion » — la difficulté majeure est peut-être leur surabondance : leur omniprésence lors des trois siècles embrassés par le projet. À travers une série d’études de cas, menées entre 2016 et 2020, des choix ont pu être opérés, en plusieurs temps. D’abord, écarter par exemple les mouvements monastiques et érémitiques, ou qui ont conduit à des fondations religieuses, pour ne se concentrer que sur les moments où les sources nous permettent de saisir une foule, une masse debout et en acte.
Ensuite, passer du projet d’une étude sérielle de divers mouvements à celui d’une étude microhistorique autour du mouvement parmi les plus précoces, à la fois typique (dans son déroulement global) et atypique (par sa perception contemporaine, à l’origine de l’étonnant nombre et de la variété des des documents qui nous en sont parvenus) pour la période à l’étude: celui de la Pataria. Ce mouvement de réforme radicale, qui surgit dans la phase précoce de la réforme dite grégorienne et implique les gens les plus divers de la population de la ville, embrasse à la fois les désirs de réforme interne de l’ecclesia et le réveil spirituel des laïques dans une ville dynamique. Elle se nourrit des transformations sociales de la ville et de ses alentours qui contribuent à remettre en cause la domination ecclésiale post-carolingienne sur la ville pour promouvoir, en quelques décennies, la naissance de la commune de Milan.
L’antagonisme qui mine la paix de la ville pendant vingt ans se manifeste sur divers plans, et convoque le répertoire de l’action politique et religieuse de la période, allant de la rhétorique contradictoire aux gestes symboliques forts, tout en atteignant périodiquement la violence crue. Il met en cause corps individuels et corps collectifs, impliqués ou produits pendant ce temps-événement extraordinaire selon des lignes de fracture mouvantes. La légitimité de la révolte et celle de chacun des gestes mobilisés de part et d’autre est une question cruciale, débattue par les sources. Le corps-à-corps performatif au cœur des événements, transmis par des sources partisanes, fait de la Pataria un idéaltype de la révolte, où tous les ingrédients classiques semblent convoqués : des figures charismatiques prêchant la mobilisation ; une fermentation sociale et un moment historique propices ; des propos de propagande caricaturant les ennemis dans le but de délégitimer leur cause ; de nombreux gestes symboliques et quelques violences physiques ; des événements qui divisent et redistribuent régulièrement les révoltés ; enfin l’élimination corporelle des meneurs, suivie par une bataille mémorielle: le meurtre du premier chef de la Pataria, Arialdo, fait de lui non seulement un martyr de la réforme, mais une figure christique emblématique, à une époque d’intense quête spirituelle. 
Ce projet vise à saisir le mouvement à travers les traits qui nous frappent aujourd’hui et qui intriguent par leur actualité. Qu’est-ce que le « peuple » dans les sources du XIe siècle ? Qu’est-ce qui fait d’un amas d’individus une foule, et d’une foule, l’incarnation du peuple milanais ? Que peut-on reconstituer des motivations et des cheminements, de l’expérience des acteurs à travers les sources ? Envisagé sous l’angle double de l’émotion collective et de la mobilisation populaire d’un côté, du protagonisme (H. Burstin) de l’autre, la Pataria permet de s’interroger sur le peuple et la foule debout, en émotion, c’est-à-dire en mouvement : loin d’être réductibles à des figures de rhétorique du discours partisan, ils apparaissent comme les modes d’incarnation par lesquels les habitants de la ville se constituent en une figure collective actrice de son histoire, en une communauté affective fondée sur l’expérience partagée, voire même en un protagoniste collectif souverain, mais éphémère.
Un tel projet historiographique est possible car la Pataria est bien connue grâce à une documentation exceptionnelle pour le XIe siècle, et même unique pour la plupart des révoltes médiévales. Des écrits divers et nombreux en conservent les traces, dont plusieurs récits détaillés, tant de la plume des clercs réformateurs que des protagonistes du parti de l’ordre, représenté par le haut clergé ambrosien et avant tout par l’archevêque Gui, seigneur principal de la ville.

 

 

 


Illustration : Giotto, Le baiser de Judas, vers 1305, Padoue, Chapelle Scrovegni.
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