2017-2018

 

Fabriquer la citoyenneté, 1550-1850 :

Émotions dans la Cité

Initié par le séminaire du 24 février 2016, « Des émotions aux sensibilités : débats autour de l’histoire des affects », le chantier de l’histoire des émotions s’est progressivement imposé dans les recherches individuelles et collectives des membres du GRHS. Le chemin rigoureusement tracé par nos collègues médiévistes nous a invités à penser la citoyenneté à travers les enjeux des affects.  Puissante, raisonnée et active, l’émotion traverse la programmation scientifique 2017-2018 : passions et musique, mobilisation politique et émotions populaires, infamies et sociabilités, peurs et sentiments de sécurité.  C’est donc à la lumière les Émotions dans la Cité que la 3e et dernière année de « Fabriquer la citoyenneté, 1550-1850 » se déroulera.

La programmation 2016-2017 du GRHS a choisi d’interroger et d’approfondir une certaine forme d’histoire sociale du politique en s’interrogeant à la circulation des hommes et des savoirs dans la perspectives, largement urbaine, d’un apprentissage de l’action politique. La place du citoyen dans la cité à l’époque moderne rejoignait à la fois une dimension spatiale – i. e. les villes, les états et leurs divisions géographiques – mais également sociétale. En effet, difficile d’envisager le citoyen sans considérer son adhésion à diverses formes de sociabilités, de pratiques et de représentations, ainsi qu’à tout un système de valeurs, abouti ou en émergence, qui sous-tend l’ensemble de son engagement à une culture civique. 

La conférence d’Emmanuel Château-Dutier (Université de Montréal) engageait avec brio un cycle d’activités où les humanités numériques, au cœur des préoccupations du GRHS, permettent d’interroger différentes formes et façons d’être citadins et citoyens. Il s’agissait de proposer un regard croisé et renouvelé sur divers enjeux historiographiques, le corpus des guides de voyage parisiens des XVIIe et XVIIIe siècles permettait ici de reconstituer l’évolution de l’espace de représentation mentale des habitants de la capitale.  Ces façons de penser la ville furent plus tard interrogées par la professeure Brigitte Marin (Aix-Marseille Université), d’abord à travers un remarquable un atelier d’icono-cartographie ancienne puis, dans une démarche rigoureuse d’histoire urbaine, dans une intervention consacrée à l’administration urbaine et aux notabilités citadines à Naples au XVIIIe siècle. Le terrain napolitain offrait, par la comparaison avec le cas parisien, une démonstration stimulante de la pluralité des enjeux citoyens au cœur d’une ville cosmopolite alors composé d’environ 400 000 habitants. Loin d’être de simples spectateurs passifs, les Napolitains du XVIIIe siècle se mobilisaient quotidiennement afin d’investir leur ville d’un esprit civique, générant au passage des nouvelles formes associatives et administratives au cœur même des sociétés de voisinage.

La citoyenneté des villes portuaires fut aussi analysée par Pauline Moszkowski (Université de Montréal/Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : l’exemple des femmes du port de Bordeaux au cours de la période révolutionnaire réduit l’angle de l’étude urbaine à une échelle géographique encore plus restreinte, permettant au passage d’aborder la problématique de la citoyenneté dans une perspective genrée, transculturelle et raciale. De fait, le port de Bordeaux incarnait au cours de la Révolution française un haut lieu de circulation et d’implantation des populations noires et créoles en France, mais aussi le point d’émergence d’une société de femmes hautement impliquées au sein de la vie politique. Se pose donc la question de l’impact de ce métissage culturel au sein des structures associatives, cette série de transformations sociodémographiques rapides ayant pour effet d’entériner un bouleversement de la notion de « citoyen révolutionnaire ».

Organisé par Claire Dolan (Université Laval), , le colloque international « Communauté et citoyenneté du Moyen Âge à nos jours » auquel s’est associé le GRHS avait précisément pour objectif d’aborder sur un temps long la problématique de la citoyenneté dans sa relation avec la communauté, là où justement elle devient vraiment opératoire et où la dimension historique lui donne tout son sens. Déjà publiés dans Les cahiers de Framespa les actes confrontent à travers des chronologies et des disciplines différentes la vie politique et la communauté au cœur desquels la citoyenneté, entendue en son sens associatif, fait exister l’un et l’autre.

Ouvrant des pistes de réflexions intéressantes au sujet de la constitution d’un imaginaire civique, cette présentation pavait la voie à celle de François-Dominic Laramée (Université de Montréal), dont l’analyse lexicographique de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert entendait démontrer l’existence de nombreuses correspondances dans la conception mentale de la géographie chez les philosophes des Lumières. La conférence permettait en outre d’investir le processus par lequel cette vision de l’altérité, fantasmée et propagée par les nombreux auteurs ayant participé à l’aventure encyclopédique, contribua à la fortification des particularismes civiques dans une période de multiplication des transferts culturels.

Afin de remonter aux origines de ce phénomène de translation des savoirs, il fallait engager le XVIe siècle, au moment où les divisions confessionnelles se doublaient d’un renforcement du pouvoir des villes par rapport à l’emprise de l’État centralisateur. Par ailleurs, l’avènement d’un humanisme civique au cours de cette même période entérine la formation d’une communauté d’esprit liée non pas à des intérêts locaux, mais plutôt à des idéaux universels, premier jalon de la République des Lettres. Visant à comparer un corpus de dictionnaires historiques et leurs différentes éditions au cours de la période moderne (Charles Estienne, Daniel Juigné, Nicolas Lloyd, Louis Moréri et Pierre Bayle), le projet Lyse Roy (UQAM) s’intéressait tout particulièrement au rapport liant la forme et le sens d’un texte. Répondant certes à des impératifs économiques, ces stratégies de mises en pages voyaient néanmoins d’importantes variations se manifester entre les différentes éditions, le choix des illustrations, du format et de la typographie préconisé par les auteurs et les éditeurs, révélant au passage des stratégies de communication susceptibles d’informer sur le choix des destinataires et, partant, sur les valeurs ainsi véhiculées afin de pourvoir à la création d’une communauté de lecteurs savants.

Évidemment, cette libre circulation des idées n’auraient pu voir le jour n’eut été de la mise sur pied d’un réseau de distribution idoine, le processus d’industrialisation du marché de l’imprimé au cours de la période moderne contribuant à générer une véritable « topographie » du livre sur le continent européen. C’est autour de ces perspectives à la fois micro-historiques et macro-géographiques que Frédéric Barbier (EPHE) nous a convié. Les ateliers de typographie et l’expertise qui s’y rattachait contribuèrent à faire évoluer, tout au long de la période moderne, la dynamique de certaines villes à l’égard de leurs citoyens. Ainsi, l’industrie de l’imprimé se dévoile comme un phénomène à la fois mercantile et civique, les différents ateliers incarnant des foyers de résistances idéologiques face à la censure royale et religieuse.

Naviguant tour à tour du plus petit au plus large et du particulier au général, le livre La révolution abolitionniste (Gallimard, 2017), permit à son auteur, Olivier Grenouilleau (Science Po Paris), d’engager un débat avec les membres du regroupement.  Traitant de la délicate question de l’esclavage et de l’abolitionnisme à travers les âges, Grenouilleau inscrivait son travail dans une perspective d’histoire globale qui, sur un temps long, souhaitait retracer la généalogie et les diverses correspondances d’un phénomène dont la portée morale, sociale et politique dépassait largement le spectre d’une histoire locale ou nationale.

Comme l’année 2015-2016 qui l’avait vue se tenir à Montréal du 2 au 6 mai 2016, à l’UQAM ; l’année 2016-2017 du GRHS s’est close avec la tenue de son école d’été organisée, du 22 au 26 mai 2017 à Paris, en collaboration avec le PIREH.

2016-2017

Fabriquer la citoyenneté, 1550-1850

En posant la question de la circulation des savoirs et des individus dans le très long 18e siècle des révolutions, le GRHS n’a guère eu le choix d’interroger et d’approfondir, souvent sous différentes perspectives, une certaine forme d’histoire sociale du politique.  Les Sociabilités en révolutions posaient certes la question du politique dans la formation, le maintien et les ruptures du lien social, mais les deux premières années d’activités du GRHS nous ont conduit vers des intérêts et vers une historiographie plus ciblés vers le politique, l’histoire des mobilisations et le discours des émancipations, entre l’époque des sommets de l’absolutisme jusqu’à la décennie du Printemps des peuples.

La culture civique de la première modernité se révèle à travers l’unité d’un espace urbain, comme peut l’évoquer l’histoire des cités-États italiennes ou des villes de la Hanse à la Renaissance, et à travers les régimes plus centralisés des États monarchiques des XVIIe et XVIIIe siècles.  La culture civique, portée par une certaine conscience d’appartenir à un avenir en train de se jouer, est faite d’engagements individuels et collectifs, institutionnels et spontanés, solidaires et conflictuels. C’est le grand thème que le GRHS voudrait explorer pendant la prochaine année  (2016-2017) : celui de la citoyenneté, bien sûr, mais aussi de la ville comme creuset d’une culture républicaine issue d’un processus lent, évolutif, composé d’accélérations, de cycles d’intensité variable, voire de pauses historiques.  A partir de 2016, l’équipe élargira l’enquête en intégrant désormais dans sa programmation les temps de crise sans précédent qu’amorce en Europe la décennie 1550, avec les guerres de Religion en France, la division confessionnelle du Saint-Empire à la suite de la Paix d’Augsbourg, la scission des couronnes des Habsbourg entre l’empire espagnol et l’empire autrichien, la crise économique en Angleterre et le début du règne élisabéthain, etc. Le politique et le citoyen sont au cœur de ces bouleversements, parfois de ces basculements, souvent radicaux. 

À travers sa programmation 2015-2016, le GRHS a exploré les potentialités de la notion de sociabilité pour une histoire résolument politique et urbaine. Cette approche a fait naître des réflexions très fertiles sur les fondements et les multiples configurations que peut prendre l’engagement politique citoyen. Les sociabilités offrent ainsi une fenêtre sur la culture civique et, plus encore, sur la citoyenneté telle qu’elles ont éclos dans les villes modernes occidentales. Se donnent alors à voir les formes individuelles, collectives, institutionnelles ou conflictuelles de cet engagement.

De nombreux chercheurs ont exploré les dynamiques urbaines afin d’y déceler comment et selon quelles modalités l’activité citoyenne s’y est développée et manifestée. C’est ainsi que Julien Puget (UQAM) revisite les embellissements de la ville de Marseille, jusqu’ici envisagés et compris comme les corrélats d’une action monarchique unilatérale et absolue. Pourtant, les archives de la ville dévoilent qu’à l’échelle urbaine les habitants s’organisent et influencent les processus administratifs de production et de gestion du territoire. Les Marseillais, loin de subir passivement les changements qui s’opèrent dans leur ville, s’approprient l’espace, ses transformations et sa fabrication. C’est une approche semblable qu’adopte Marco Cicchini (U. de Genève) dans son incursion dans la vie politique de la République de Genève. En regardant au-delà des institutions gouvernementales traditionnelles et des procédures électives, il voit émerger une citoyenneté établie hors des organes officiels de pouvoir. Chansons, libelles, pamphlets et cercles de sociabilités inondent l’espace public républicain et participent à l’appropriation politique et spatiale de Genève par ses citoyens. De l’autre côté de l’Atlantique, dans le New York du XIXe siècle, l’engagement citoyen s’organise aussi au ras du sol, hors des institutions traditionnelles. Julien Mauduit (UQAM) explore le quartier emblématique entourant la Trinity Church et le City Hall de la métropole où est campé l’Equal Rights Party. Les workingmen new-yorkais mettent sur pied des lieux de sociabilité depuis lesquels s’organise la contestation politique orientée autour d’un message égalitariste et régénérateur de la République moribonde. Se mêlent alors, à New York comme à Marseille et à Genève, citoyenneté, urbanité et opinion publique.

Face à cette opinion publique, les autorités politiques s’organisent et réagissent. C’est ce revers de la médaille, cette réaction des forces régulatrices qu’explore Vincent Milliot (UCBN) dans le Paris du XVIIIe siècle. La monarchie, aidée par son corps policier, s’occupe à circonscrire prudemment et à éviter toute perte de contrôle sur l’opinion publique des Parisiens dont les capacités productrice et destructrice effraient. Cette réaction s’opère d’abord dans les lieux de sociabilité et de rencontre (cabarets, salons, loges maçonniques, cercles privés, etc.) où sont dépêchés les espions de la police censés « prendre le pouls » de cette population volatile. Les registres et inventaires ainsi produits, loin de constituer un appareil de répression systématique, vise à opérer un contrôle préventif sur une opinion qui se coordonne et menace. C’est cette même menace qui pousse l’État français à agir quand, suite à la catastrophe du 30 mai 1770 qui fait plus d’une centaine de morts, il voit le débat public s’enflammer et lui échapper. Cette perte de contrôle sur l’opinion – à la fois un danger et un échec – nécessite une réponse : celle-ci vise non seulement à rassurer les Parisiens, mais à rétablir la mainmise de la monarchie sur le déroulement du débat public.

Le cadre républicain est également un terreau fertile et presque naturel des réflexions sur la citoyenneté et l’engagement politique. C’est ce que dévoilent les recherches de Marc Angenot (McGill) sur les portraits écrits de Robespierre. Ces portraits font bien plus que décrire un homme, ils nouent un peuple à son histoire et lui permettent de se l’approprier, de la faire sienne. Contre Robespierre, symbole de la Révolution déraillée, c’est une nation qui s’organise et qui se définit. Pierre Serna (Paris I) s’est penché sur cette définition de la nation en adoptant le point de vue original de l’histoire politique des animaux. Ses travaux sur la place de l’animal dans le cadre urbain et sur ses relations avec l’homme révèlent comment s’expriment des choix de société, des hiérarchies, des mutations, des rapports de force et des sensibilités en changement.

L’année 2015-2016 a d’ailleurs permis au GRHS d’approfondir l’alliance entre sociabilités, citoyenneté et République par la tenue de deux événements majeurs. D’abord, une table-ronde préparée en réponse aux attentats de Beyrouth et de Paris (12-13 novembre 2015) qui rassemblait Pascal Bastien (UQAM), Rafe Blaufarb (Florida State University), Christian Nadeau (U. de Montréal), Pierre Serna (Paris I), Anthony Steinhoff (UQAM) et Stefan Winter (UQAM) autour des thèmes révolutionnaire, démocratique et républicain. Les réflexions sur l’engagement politique se sont alors amarrées aux tragédies du présent pour comprendre quelles sont les menaces qui pèsent sur le pacte républicain et quel peut être le rôle de l’historien dans la recherche de solutions. Sociabilités politiques et citoyenneté, objets de l’historien, ressurgissent comme enjeux contemporains d’une prise d’action devenue nécessaire. Ensuite, la tenue de journées d’étude sur le thème « Inventer la Cité républicaine » a rassemblé des chercheurs de la France, du Canada, des États-Unis et d’Espagne dont les travaux touchaient à tous les horizons, de Montréal à Paris et des Antilles à la Grèce, en passant par les cités italiennes. Des discussions enrichissantes et dynamiques qui sont nées de ces échanges, un élément ressort : l’importance des sociabilités locales, urbaines et spatiales dans l’avènement de résistances et de rébellions, mais surtout dans la constitution d’une véritable identité républicaine.

Les activités du GRHS ont aussi permis de jeter des ponts entre différents domaines et périodes d’étude. Les sociabilités et le politique peuvent prendre des formes diverses, plus subtiles, qui excèdent alors la seule citoyenneté. La table-ronde animée par Pascal Bastien (UQAM) et Piroska Nagy (UQAM) sur l’histoire et l’historiographie de la vie affective a mis au jour les multiples voies d’infiltration entre sociabilité et affect. L’occasion a donné lieu à un débat captivant sur les enjeux méthodologiques et épistémologiques qui, de l’histoire médiévale des émotions à l’histoire moderne et contemporaine des sensibilités, traversent les différents champs. Aussi, Colin Jones (Queen Mary University, Londres) part à la recherche de l’invention du sourire dans la France des Lumières. L’évolution des techniques de dentisterie, la transformation des sensibilités et des modes d’expression des émotions donnent lieu à la Smile Revolution qui caractérise une nouvelle culture du visage, affecte profondément l’identité de chacun et transforme radicalement les modes de représentation et d’expression des sentiments. Les recherches de Georges Vigarello (EHESS) explorent elles aussi le croisement entre le corps, les sensibilités et les sociabilités autour de l’évolution de la toilette. La place grandissante de celle-ci dans l’hygiène personnelle excède largement la sphère individuelle pour créer des gestes, des attitudes et des lieux spécifiques qui affirment les transformations des outils de la propreté qui touchent – inégalement – toute la société moderne.

Finalement, les ateliers organisés par les étudiants rattachés au GRHS ont revisité en profondeur la place du livre et de l’écrivain dans la mise en place, l’évolution et la transformation des formes de sociabilités citadines. Leur incursion dans l’œuvre impressionnante de Robert Darnton (Princeton) les a entraînés dans le monde de l’Encyclopédie, des pamphlets et des libelles dont la part dans la constitution de l’opinion publique est aussi centrale que difficile à évaluer. Les étudiants ont ensuite eu l’occasion rare de s’asseoir avec M. Darnton dans le cadre d’une rencontre intime au cours de laquelle ils ont pu réfléchir avec l’auteur aux différentes problématiques soulevées dans son œuvre. Aussi, Marie-Ève Beausoleil (U. de Montréal) a profité du cadre des ateliers pour présenter ses plus récentes recherches sur la célébrité au temps des Lumières. Ses réflexions poursuivent et complètent les discussions sur la place de l’écrit et de la lecture dans les sociabilités modernes.

2013-2014 / 2014-2015

Sociabilités en révolutions, 1650-1850

Les Sociabilités en révolutions que le GRHS a souhaité explorer au cours de ses deux premières années d’activités, ont permis d’affiner certains concepts opératoires à travers ses moments de crises particulièrement propices pour étudier des évolutions, des ruptures ou des inventions.

 

À travers sa programmation 2015-2016, le GRHS a exploré les potentialités de la notion de sociabilité pour une histoire résolument politique et urbaine. Cette approche a fait naître des réflexions très fertiles sur les fondements et les multiples configurations que peut prendre l’engagement politique citoyen. Les sociabilités offrent ainsi une fenêtre sur la culture civique et, plus encore, sur la citoyenneté telle qu’elles ont éclos dans les villes modernes occidentales. Se donnent alors à voir les formes individuelles, collectives, institutionnelles ou conflictuelles de cet engagement.

De nombreux chercheurs ont exploré les dynamiques urbaines afin d’y déceler comment et selon quelles modalités l’activité citoyenne s’y est développée et manifestée. C’est ainsi que Julien Puget (UQAM) revisite les embellissements de la ville de Marseille, jusqu’ici envisagés et compris comme les corrélats d’une action monarchique unilatérale et absolue. Pourtant, les archives de la ville dévoilent qu’à l’échelle urbaine les habitants s’organisent et influencent les processus administratifs de production et de gestion du territoire. Les Marseillais, loin de subir passivement les changements qui s’opèrent dans leur ville, s’approprient l’espace, ses transformations et sa fabrication. C’est une approche semblable qu’adopte Marco Cicchini (U. de Genève) dans son incursion dans la vie politique de la République de Genève. En regardant au-delà des institutions gouvernementales traditionnelles et des procédures électives, il voit émerger une citoyenneté établie hors des organes officiels de pouvoir. Chansons, libelles, pamphlets et cercles de sociabilités inondent l’espace public républicain et participent à l’appropriation politique et spatiale de Genève par ses citoyens. De l’autre côté de l’Atlantique, dans le New York du XIXe siècle, l’engagement citoyen s’organise aussi au ras du sol, hors des institutions traditionnelles. Julien Mauduit (UQAM) explore le quartier emblématique entourant la Trinity Church et le City Hall de la métropole où est campé l’Equal Rights Party. Les workingmen new-yorkais mettent sur pied des lieux de sociabilité depuis lesquels s’organise la contestation politique orientée autour d’un message égalitariste et régénérateur de la République moribonde. Se mêlent alors, à New York comme à Marseille et à Genève, citoyenneté, urbanité et opinion publique.

Face à cette opinion publique, les autorités politiques s’organisent et réagissent. C’est ce revers de la médaille, cette réaction des forces régulatrices qu’explore Vincent Milliot (UCBN) dans le Paris du XVIIIe siècle. La monarchie, aidée par son corps policier, s’occupe à circonscrire prudemment et à éviter toute perte de contrôle sur l’opinion publique des Parisiens dont les capacités productrice et destructrice effraient. Cette réaction s’opère d’abord dans les lieux de sociabilité et de rencontre (cabarets, salons, loges maçonniques, cercles privés, etc.) où sont dépêchés les espions de la police censés « prendre le pouls » de cette population volatile. Les registres et inventaires ainsi produits, loin de constituer un appareil de répression systématique, vise à opérer un contrôle préventif sur une opinion qui se coordonne et menace. C’est cette même menace qui pousse l’État français à agir quand, suite à la catastrophe du 30 mai 1770 qui fait plus d’une centaine de morts, il voit le débat public s’enflammer et lui échapper. Cette perte de contrôle sur l’opinion – à la fois un danger et un échec – nécessite une réponse : celle-ci vise non seulement à rassurer les Parisiens, mais à rétablir la mainmise de la monarchie sur le déroulement du débat public.

Le cadre républicain est également un terreau fertile et presque naturel des réflexions sur la citoyenneté et l’engagement politique. C’est ce que dévoilent les recherches de Marc Angenot (McGill) sur les portraits écrits de Robespierre. Ces portraits font bien plus que décrire un homme, ils nouent un peuple à son histoire et lui permettent de se l’approprier, de la faire sienne. Contre Robespierre, symbole de la Révolution déraillée, c’est une nation qui s’organise et qui se définit. Pierre Serna (Paris I) s’est penché sur cette définition de la nation en adoptant le point de vue original de l’histoire politique des animaux. Ses travaux sur la place de l’animal dans le cadre urbain et sur ses relations avec l’homme révèlent comment s’expriment des choix de société, des hiérarchies, des mutations, des rapports de force et des sensibilités en changement.

L’année 2015-2016 a d’ailleurs permis au GRHS d’approfondir l’alliance entre sociabilités, citoyenneté et République par la tenue de deux événements majeurs. D’abord, une table-ronde préparée en réponse aux attentats de Beyrouth et de Paris (12-13 novembre 2015) qui rassemblait Pascal Bastien (UQAM), Rafe Blaufarb (Florida State University), Christian Nadeau (U. de Montréal), Pierre Serna (Paris I), Anthony Steinhoff (UQAM) et Stefan Winter (UQAM) autour des thèmes révolutionnaire, démocratique et républicain. Les réflexions sur l’engagement politique se sont alors amarrées aux tragédies du présent pour comprendre quelles sont les menaces qui pèsent sur le pacte républicain et quel peut être le rôle de l’historien dans la recherche de solutions. Sociabilités politiques et citoyenneté, objets de l’historien, ressurgissent comme enjeux contemporains d’une prise d’action devenue nécessaire. Ensuite, la tenue de journées d’étude sur le thème « Inventer la Cité républicaine » a rassemblé des chercheurs de la France, du Canada, des États-Unis et d’Espagne dont les travaux touchaient à tous les horizons, de Montréal à Paris et des Antilles à la Grèce, en passant par les cités italiennes. Des discussions enrichissantes et dynamiques qui sont nées de ces échanges, un élément ressort : l’importance des sociabilités locales, urbaines et spatiales dans l’avènement de résistances et de rébellions, mais surtout dans la constitution d’une véritable identité républicaine.

Les activités du GRHS ont aussi permis de jeter des ponts entre différents domaines et périodes d’étude. Les sociabilités et le politique peuvent prendre des formes diverses, plus subtiles, qui excèdent alors la seule citoyenneté. La table-ronde animée par Pascal Bastien (UQAM) et Piroska Nagy (UQAM) sur l’histoire et l’historiographie de la vie affective a mis au jour les multiples voies d’infiltration entre sociabilité et affect. L’occasion a donné lieu à un débat captivant sur les enjeux méthodologiques et épistémologiques qui, de l’histoire médiévale des émotions à l’histoire moderne et contemporaine des sensibilités, traversent les différents champs. Aussi, Colin Jones (Queen Mary University, Londres) part à la recherche de l’invention du sourire dans la France des Lumières. L’évolution des techniques de dentisterie, la transformation des sensibilités et des modes d’expression des émotions donnent lieu à la Smile Revolution qui caractérise une nouvelle culture du visage, affecte profondément l’identité de chacun et transforme radicalement les modes de représentation et d’expression des sentiments. Les recherches de Georges Vigarello (EHESS) explorent elles aussi le croisement entre le corps, les sensibilités et les sociabilités autour de l’évolution de la toilette. La place grandissante de celle-ci dans l’hygiène personnelle excède largement la sphère individuelle pour créer des gestes, des attitudes et des lieux spécifiques qui affirment les transformations des outils de la propreté qui touchent – inégalement – toute la société moderne.

Finalement, les ateliers organisés par les étudiants rattachés au GRHS ont revisité en profondeur la place du livre et de l’écrivain dans la mise en place, l’évolution et la transformation des formes de sociabilités citadines. Leur incursion dans l’œuvre impressionnante de Robert Darnton (Princeton) les a entraînés dans le monde de l’Encyclopédie, des pamphlets et des libelles dont la part dans la constitution de l’opinion publique est aussi centrale que difficile à évaluer. Les étudiants ont ensuite eu l’occasion rare de s’asseoir avec M. Darnton dans le cadre d’une rencontre intime au cours de laquelle ils ont pu réfléchir avec l’auteur aux différentes problématiques soulevées dans son œuvre. Aussi, Marie-Ève Beausoleil (U. de Montréal) a profité du cadre des ateliers pour présenter ses plus récentes recherches sur la célébrité au temps des Lumières. Ses réflexions poursuivent et complètent les discussions sur la place de l’écrit et de la lecture dans les sociabilités modernes.

Les activités mises en œuvre par le GRHS pour la période 2014-2015 se sont faites à la fois sous le signe de la continuité, vis-à-vis de ses réalisations passées, et du renouveau, quant à l’exploration des sociabilités modernes. En effet, si les événements organisés par le groupe de recherche ont, pour l’année 2013-2014, surtout situé la notion de sociabilité sur un plan national, la série de séminaires qui vient de prendre fin visait plutôt à l’inscrire dans un cadre transnational et à faire, de cette façon, éclater les frontières.

Notre année d’activités s’est ouverte avec le congrès « Sociabilités en révolutions au XVIIIe siècle », organisé par le GRHS pour la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle (SCEDHS) et la Eighteenth-Century Scottish Studies Society (ECSSS), réunissant plus de 300 conférenciers de toute discipline et explorant les sociabilités sous toutes ses frontières.  L’année 2014-2015 s’est ensuite poursuivie dans le cadre plus formel de nos activités, mais dans cette même logique du déplacement, de la mobilité, de l’échange et de la connexion.

Ainsi, les conférenciers invités par le GRHS nous ont fait parcourir et découvrir de nombreux horizons qui dépassaient largement le cadre beaucoup plus classique des grandes capitales européennes que sont Paris et Londres. D’abord, Tassos Anastassiadis (McGill) a observé le mouvement philhellène qui a mené plusieurs Européens en Grèce en soutien à sa révolution (1821-1827). À travers cette fenêtre particulière, où des citoyens de diverses nations s’associent pour défendre une même cause, T. Anastassiadis entrevoit un moment privilégié où se croisent à la fois le culturel, le politique, l’idéologique et le militaire dans un assemblage qui fait ressortir les liens, parfois étonnants, qui relient ces sphères trop souvent (com)prises séparément.

À son tour, Simon Macdonald (McGill) a mis de l’avant les sociabilités transnationales en étudiant les activités des expatriés britanniques établis en France. Bien que ses recherches prennent pour assise la ville de Paris, l’intérêt de ces émigrés anglais réside plutôt dans les réseaux qu’ils tissent. Se dresse ainsi toute une toile, traversant la Manche pour lier Paris et Londres, bien sûr, mais établissant également des liens solides vers le continent européen au sens large. Apparaît alors toute une série de relations commerciales, scientifiques et culturelles qui, utilisant le pôle parisien et ses immigrants anglais comme courroie de transmission, relie la Grande-Bretagne au continent.

Les recherches de Ted McCormick (Concordia) font également état de l’importance des liens transnationaux dans le traitement qu’elles font de l’arithmétique politique de part et d’autre de l’Atlantique, en Angleterre et dans ses colonies américaines. Il observe la circulation de ces documents de nature démographique et la manière dont on les a interprétés en fonction du contexte religieux, social et scientifique, souvent divergents entre la Métropole et ses colonies. D’un côté de l’océan comme de l’autre, on s’est donc penché sur les mêmes enjeux, les mêmes questions – ici, la mortalité et ses statistiques – mais en en proposant une lecture souvent contrastante faisant appel tant à la Providence chrétienne qu’à la philosophie naturelle.

Dans un tout autre ordre d’idées, la table-ronde réunissant Robert Jacob (CNRS) et Michel Hébert (UQAM) a mis de l’avant deux ouvrages d’histoire et d’anthropologie comparatives de très grande envergure qui ont pris pour cible toute l’Europe occidentale. Leurs recherches, prises ensemble ou séparément, mettent de l’avant une réflexion originale et ouverte qui croise le politique et le judiciaire dans l’emploi qu’ils font des mots, de la parole, de l’écrit et du rituel. La carte européenne apparaît ainsi parsemée de pratiques particulières, mais qui découlent souvent de croyances communes.

Finalement, la conférence de Stéphane Van Damme (Institut universitaire européen de Florence) sur les libertins érudits nous a entraînés dans une véritable géographie du libertinage qui ne connaît pas les frontières nationales et qui se diffuse et s’inspire à travers le monde. L’espace de la contestation politique et morale outrepasse ainsi celui des nations, des royaumes et des empires pour former à son tour un réseau d’intellectuels et de philosophes marqué par une très grande mobilité.

En plus de ces séminaires, les jeunes chercheurs du GRHS ont également organisé toute une série d’ateliers. Il ne s’agissait plus, cette année, de continuer l’approfondissement de la notion même de sociabilité, mais bien d’en multiplier les avenues et d’en explorer toutes les potentialités dans diverses sphères du domaine historique. Ainsi y a-t-on traité des sociabilités populaires de la taverne et des guinguettes et de celles, plus obscures, des sociétés secrètes des francs-maçons. Surtout, les Ateliers ont connu deux temps forts avec la participation d’historiens à leurs activités. D’abord, Haïm Burstin (Università degli Studi di Milano-Bicocca) est venu discuter de son plus récent ouvrage, Révolutionnaires. Pour une anthropologie politique de la Révolution française (2013), et nous a fait redécouvrir les révolutionnaires français à travers leurs comportements, leurs langages et leurs attitudes. Ensuite, nous avons reçu la visite de Jean-Luc Chappey (Paris-I Panthéon-Sorbonne, IHRF) avec qui nous avons pu explorer le monde des sociétés savantes de la période révolutionnaire française, leurs objectifs et leurs stratégies.

Au terme de cette deuxième année d’activités, le monde des sociabilités apparaît donc comme une fenêtre privilégiée pour l’étude de réseaux et de groupes sociaux qui se déploient sans égard pour les frontières nationales, qui transcendent les cultures et diffusent idées, sciences et savoirs.

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