Antoine Follain (dir.), Brutes ou braves gens ? La violence et sa mesure (XVIe-XVIIIe siècle), Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2015.

La violence magnétise les regards et s’inscrit durablement dans le champ de l’imaginaire social. L’historien a depuis longtemps tenté d’y déceler l’indice d’un bouleversement des comportements qui nous séparerait de la barbarie des siècles passés.  Sommes-nous véritablement d’une autre nature que nos cousins de l’Ancien Régime, ces êtres réputés impulsifs, belliqueux et bourrus ? La violence est une notion souple et polysémique qui change de nature, dans ses usages et dans ses significations, selon le temps, le lieu, et les diverses formes de régulation sociale et de répression judiciaire qui cherchent à l’encadrer.  Comment alors la comprendre – et, qui plus est, comment la comparer ?

Voilà quelques-unes des interrogations auxquelles nous convie Antoine Follain dans Brutes ou braves gens ? La violence et sa mesure (XVIe-XVIIIe siècle). Le programme est ambitieux et non-exempt de risque, puisqu’il consiste essentiellement à repenser certaines des orientations historiographiques dominantes des trente dernières années. Les articles jalonnant ce volume collectif de 532 pages – dont la grande majorité ont par ailleurs été signés ou cosignés de la plume de Follain – fournissent l’occasion d’effectuer un état des lieux propitiatoire à la recherche, chacun des auteurs inscrivant sa contribution à l’orée d’un recalibrage qualitatif et quantitatif du champ des criminalités à l’époque moderne.

Ainsi, nous comprendrons que l’expression la « violence et sa mesure » du sous-titre excipe autant des différentes approches méthodologiques concernant les  chiffres du crime –  « Compter ou ne pas compter ? Compter comment et quoi ? » – que des seuils de tolérance de la violence dite ordinaire vécus par la population et les autorités.  C’est dans cette tension que réside le grand mérite de l’ouvrage qui, en plus de proposer au lecteur une imposante somme d’érudition étayée par un apparat critique et une documentation irréprochable, nous convie à réfléchir sur les modalités de cette production historiographique.

Intitulé sobrement La mesure de la violence (XVe-XIXe), le premier des trois segments servant à subdiviser l’étude nous offre en lever de rideau un article de Jean-Claude Farcy, « Statistique et histoire de la criminalité : la violence dans la France du XIXe siècle ». Bien qu’il puisse paraître étrange de placer une réflexion sur la criminalité dans la France contemporaine à la tête d’un ouvrage consistant à appréhender le phénomène de la violence dans l’Europe moderne, cette impression liminale tend à se dissiper rapidement à la lecture du chapitre. De fait, en focalisant son intérêt sur les usages potentiels du Compte Général – une compilation statistique de la justice criminelle en France produite annuellement entre 1825 et 1932 – l’auteur établit à rebours un véritable réquisitoire en faveur d’une approche de l’histoire criminelle qui « réintègre à bon escient l’usage d’une statistique maîtrisée, parce que construite au service de l’objet étudié ».

Il est vrai que l’Ancien Régime, si l’on exclut le corpus immense mais partiel de l’Inventaire 450, ne connait pas de source sérialisée pouvant permettre d’établir une statistique globale de cette envergure.  Mais en s’interrogeant sur les difficultés d’aborder les archives par le prisme des institutions, Jean-Claude Farcy touche à un problème fondamental de la pratique où, nonobstant la dimension spatio-temporelle du champ d’étude et la qualité des informations disponibles, « le volume et la nature de la violence que connaît l’historien résultent d’une construction sociale et pénale ». Ainsi, les sources de la violence témoignent autant du chiffre noir – les délits non-rapportés traités par voie infrajudiciaire, principal écueil à une compréhension globale du phénomène  – que d’une mesure de la répression.

Dès le chapitre suivant, Antoine Follain et ses collaborateurs investissent à leur tour cette dialectique s’articulant entre la source et son traitement, cataloguant avec détails les particularismes des diverses étapes du corpus judiciaire lorrain entre le XVIe et le XVIIe siècle afin de saisir l’importance des lois locales et du contrôle social dans les régions non-soumises à une autorité judiciaire centrale. Présentée au rythme de la hiérarchie des procédures, cette étude de sources volumineuse fait en quelque sorte office de leitmotiv pour cette première partie de l’ouvrage, les auteurs nous conviant à entamer une réflexion soutenue sur l’importance de saisir adéquatement les conditions d’émergence des sources judiciaires, souvent le seul outil permettant à l’historien d’estimer la mesure de la violence dans la société d’Ancien Régime. Le comportement des « brutes » confrontées à la justice apparat au final relativement ténu vis-à-vis la férocité avec laquelle se déploie la violence légale.

À cet égard, le dépouillement des archives judiciaires du bailliage de Châtel-sur-Moselle effectué par Antoine Follain offre un exemple troublant au lecteur : entre 1580 à 1630,  vingt-six personnes ont été exécutées sur ordre de la justice alors que l’on répertorie à peine cinq homicides pour l’ensemble de cette période. Par ailleurs, la majorité de ces exécutions sont liées à des affaires d’infanticide ou de sorcellerie, accusations fréquentes dans les procès « d’exclusion communautaire ». En revanche, les injures verbales et réelles, participant d’un même système de défense de l’honneur, se veulent assez fréquentes au sein du corpus, mais les blessures graves ou mortelles sont à l’inverse très rare, et lorsqu’on brandit l’épée il semble que l’on utilise généralement le plat de la lame, signe indubitable d’une certaine retenue. Peut-on alors véritablement parler d’un déferlement anomique de violence produit par des « bêtes » ?

La deuxième partie de l’ouvrage,  Affreux sales et méchants ? Réflexion croisées sur la violence du XVIe au XVIIIe siècle, propose une nouvelle échelle d’analyse. Certaines questions précédemment abordées y sont investies sous les auspices de considérations plus générales. Hélas, comme c’est souvent le cas pour ce type d’étude à plusieurs mains,  l’ensemble souffre d’un certain manque de cohésion, l’enchevêtrement des différents articles laissant par moment perplexe. D’emblée, il aurait été préférable de regrouper dans un seul et même segment les deux chapitres(1) traitant du corpus iconographique, ce découpage malheureux ayant pour effet d’amplifier leur caractère « exogène ». Bien que leurs objets et leurs approches paraissent dissemblables à première vue, les articles de Diane Roussel et Gilbert Larguier(2) auraient également profité d’être associés, leurs argumentaires gravitant autour de l’inévitable confrontation entre la « réalité » dépeinte par les discours sur l’insécurité et la « factualité » des sources judiciaires.

Troisième et dernier volet de l’ouvrage, Le procès Petermann, édition de source et commentaire constitue sans doute le plus intéressant du lot, offrant au lecteur une mise en application de la démarche défendue par Antoine Follain et ses collègues aux chapitres précédents. Reconfigurant la trame narrative d’un procès pour meurtre, l’audace et la curiosité de Follain et son groupe de jeunes chercheurs transforme ce qui aurait pu être une simple édition critique en une enquête méticuleuse, le microscope de l’histoire sociale permettant de révéler de nouveaux faits larvés au cœur de cette affaire et d’éclairer les motivations ayant mené Anthoine Petermann, un vieillard de 71 ans sans antécédent, à assassiner sa bru le 21 septembre 1617 dans un petit village paisible du val de Lièpvre.

Si la culpabilité du prévenu s’avère ici en phase avec le verdict du procès, c’est la notion de préméditation qui vient nimber d’une lumière nouvelle cette enquête, le crime ayant été préparé et médité par Anthoine Petermann afin de laver l’honneur souillé de sa descendance suivant le mariage « infâmant » de son fils avec une femme de basse extraction. Or, bien qu’il s’agisse d’un objet d’histoire sociale nous éclairant sur « le fonctionnement de la justice et la transmission des biens en Lorraine et dans le val de Lièpvre au début du XVIIe siècle » (p. 477), l’analyse de ce corpus complet permet également de glaner des informations précieuses sur la gestion de la violence et l’autocontrôle pulsionnel sous l’Ancien Régime, le portrait d’Anthoine Petermann révélant un homme visiblement capable d’agressivité, mais certainement pas une « brute impulsive », l’intentionnalité du geste étant subsumé à une capacité réflexive.

Au final, Brutes ou braves gens ? est une contribution importante de l’histoire criminelle et judiciaire à l’époque moderne, invitant le lecteur à réinvestir certaines idées reçues par le spectre d’un examen critique des sources. Cette démarche est parfaitement résumée par cette citation d’Amédée Combien, placée en incipit de l’ouvrage : « (il faut) lire les anciens procès et particulièrement les procès criminels (…) comme les réceptacles exceptionnels des hontes sociales (….) et non comme l’expression  et les témoins de l’immoralité générale. Conclure d’une telle exception à une règle universelle serait s’arrêter à une injuste et fausse appréciation ».  La grande qualité de l’approche privilégiée par Antoine Follain réside donc dans une forme de relativisme souple, consistant non pas à oblitérer les bornes de la théorie générale aux profits d’une infinité de particularismes, mais bien à revoir la taille du champ d’analyse et à prendre d’assaut certaines explications afin de permettre une utilisation renouvelée et fonctionnelle de l’historiographie. C’est un pari ambitieux, qui ne fait que mettre en relief la réussite de cette étude d’une rare qualité.

 

Mathieu Langevin, Université du Québec à Montréal

 

1.  Antoine Follain, Frank Muller, Carole-Anne Papillard. « Les Arts et le tableau des mœurs au XVIe et XVIIe siècles : une mesure biaisée de la violence », p. 153-174 et Antoine Follain, Carole-Anne Papillard. « Figures du crime et de la violence au XVIe siècle : les singulières gravures insérées dans la Praxis rerum criminalium de Damhoudère ». p. 227-275.

2. Diane Roussel. « « Force meurtres et assassinats » ? La violence ordinaire à Paris au début de l’époque moderne », p. 277-293 et Gilbert Larguier. « Violence meurtrière et turbulence juvénile dans le Midi de la France : faut-il réexaminer le processus de civilisation des mœurs ? », p. 349-380.

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